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Chroniques déconfinées



Chronique de déconfinement 16 :

Le festin de Mo

C’est ma dernière chronique. Le dernier lien de mots avec cette période saugrenue, étanche et perplexe. Mon dernier appel aux corps des phrases qui se délient sous mes doigts.

J’ai eu besoin de ces chroniques pour me combler de mes besoins sensuels. Besoin d’écrire mes cris claquemurés, mes silences de peaux, mes manques de chair.

Mes manques de vous, mes chers.

Ils m’ont tant manqué, vos baisers, vos sourires, vos murmures, vos grands éclats de rire, vos insouciances, vos tintements de bijoux, vos odeurs, la finesse de vos poignets, l’effleurement de vos doigts sur mes joues, vos embrassades viriles, vos bises fragiles et vos discussions.

Ils m’ont tant manqué vos débats enflammés, vos paroles de pluie et de beaux temps, vos sauts de puces, vos jolis rendez-vous, le son de vos voix.

Alors pour fêter cette dernière, comme savent le faire les comédiens après l’ultime représentation d’un spectacle, j’ai dressé dans mon jardin une grande table de bois. Je l’ai habillée d’une nappe blanche, décorée de petits vases de fleurs mauves, jaunes et roses. J’ai ajouté les plus belles assiettes, les couverts d’argenterie, les verres de baccara. J’ai débouché les meilleures bouteilles de ma cave imaginaire, des rouges rubis, des blancs secs, des rosés de Corse. J’ai saupoudré les corbeilles de raisins et de réséda.

Et ils ont tous débarqué. Tous les personnages de mes chroniques. Tous, sous un soleil de joie, les mains chargées de mets, de fruits, de noisettes et de noix.

Il y avait Pierre, Paul, Jacques, il y avait Vincent, François et les autres. Tous les autres. Leurs rires en balancelle sur les contours de leurs visages brunis par le soleil de ce printemps peu ordinaire.

Ils ont commencé par poser la nourriture sur la table. Le jardin s’est empli de rire, de discussions volages, de frivolité ordinaire. Quelques uns se sont assis, baqués dans les chaises de jardins. D’autres ont allumé leurs premières cigarettes. Les verres ont commencé à se remplir, les doigts se sont perdus sur les grappes de raisins.

Max, Olive, François et Vincent sont venus de loin. Ils ont traversé la France pour participer à ce festin. Olive, si noble, si classe, rayonnante dans une robe d’été sublime. Ses cils de chatte battant aux vents.

« Merci de m’avoir dit d’aller à Paris. Je vis une histoire d’amour magique. C’est bête, hein, de s’accrocher à ces détails ? Mais je suis repue de plaisir et de vie. C’est si bon. C’est si bon de jouer à saute mouton au dessus des limites et des règles, n’est-ce-pas ma chère amie ? »

Elle me dépose un baiser, auréolé de sa tendresse fauve, sur le front.

François et Vincent se jettent sur mes cheveux pour les humer.

« Ah, l’odeur n’a pas changé. Le monde tourne de travers mais tu restes intemporelle. »

Je ris. La gorge renversée vers le ciel.

Max est plus pudique, comme à son habitude. Un hug fraternel. Son regard d’aigle, planté dans le mien. Pas besoin de se parler. Je caresse son bras de grimpeur de roche. Un geste rapide.

« Merci d’être venu. »

« Il faut mieux un hasard que mille rendez-vous, mais je ne voulais pas louper ce rendez-vous là. »

Il s’éloigne. Sa longue silhouette mince se découpe dans la lumière éclatante.

L’instituteur de ma fille est là aussi, accompagné de ma gynécologue. Je ne soupçonnais pas qu’ils se connaissaient.

« Bravo, pour l’école à la maison. Vous méritez une médaille. Votre fille est pétillante de vie. »

Bah, qu’est ce qu’il croyait, celui-là ? Evidemment que ma fille pétille. C’est une duchesse. D’ailleurs, elle court dans mes bras. Mon trésor. Mon enfant. Ma perle. Je vais te faire un monde tout rond comme un triple calot. Un monde tout beau.

Elle repart jouer avec la tripotée d’enfants. Il y a Louise, l’impératrice, Rilès, le diablotin, les mômes de ma grande amie des bacs à verres et les cousines, forcément. Ca piaille, ça joue, ça apaise l’âme adulte, rien qu’à les regarder.

Ma gynécologue m’interroge :

« Alors cette notion du risque ? Vous y avez réfléchi ? »

Je lui réponds doucement :

« Allez plutôt en parler à Max. Je crois qu’il sera meilleur débatteur que moi. En montagne, cette réflexion est omniprésente. »

Elle s’approche du regard d’aigle de Max, qui, en retour, lui sourit.

Hector a déboulé. Tout à coup, on entend sa voix tonitruer. Il parle fort et rit beaucoup. Il a chopé Pierre, pris la main dans le sac, en train de boulotter tout le saladier de chips. Ils se tirent la bourre gentiment.

Ma sœur passe derrière moi.

« Je suis allée chercher les carafes d’eau. Ca manquait sur la table. »

Sourire immense et complice.

A cet instant là, mon père décide de m’enlacer longuement. Je me love dans son corps rassurant, me baigne dans ses yeux doux et son sourire grave. Comme je l’aime. Ma mère en profite pour me taxer une clope, je lui vole un câlin de petite fille. Je me sens si bien.

Mon père constate que Paul est en pleine discussion avec Amissa, la trapéziste bohème.

« Il ne perd pas le nord ce Paul, dit-il, ça le changera de ses visio. »

Jacques a apporté des glaces.

« Il est où ton congel ? Faudrait pas que ça fonde comme la dernière fois… »

Aurore vient me coller une bise.

« Hé bé, au final, on l’aura eu, notre festival de bisous. »

Diane et Simon discutent avec Emma et Jo. Ils me font un signe gracieux de la tête. S’approchent. Nous nous donnons une embrassade chaleureuse. Je leur murmure ;

« Merci d’être dans ma vie. »

Je suis un peu émue. Je sais, c’est con… Salia m’interpelle :

« Mais, bon dieu, t’as le droit d’être émue. Après toute cette thérapie, c’est naturel. Hein, ça remue ? »

Clin d’œil appuyé. Je lui fais un doigt d’honneur moqueur, en gloussant, comme une poule et en essuyant le coin de mes yeux.

Malorie et son amour de Marco ont ramené des tartes aux graines. En ce moment, on se voit tous les jours, au rythme de nos répétitions dans les monts d’arrée. Marco me glisse malicieusement :

« Bah, notre quasi colocataire, on avait presque oublié le son de ta voix ! »

Livia, la bouche pleine de tarte, me fait un bisou craspouille dans le cou :

« Ah t’en veux des baisers et ben en voilà. »

On se marre. C’est agréable.

Antoine a débarqué avec un cubi. En voyant les bouteilles, il lance :

« J’vois que t’avais prévu ma belle, mais on ne sait jamais. La journée ne fait que commencer. »

Il a l’œil plus rieur que ces derniers temps, je suis soulagée.

Mon amie des bacs à verres, me prend, vivement, dans ses bras. Un long échange corporel. Un voyage sensoriel qui nous relie. Je lui dis que je l’aime. Elle me dit que elle aussi. Son homme se joint à nous. Et en regardant la table, lâche un :

« Dis donc c’est vachement beau, ça m’étonne de toi. »

Je lui balance un « connard ». Il me claque un vrai bisou d’ami.

Et puis arrive le père de ma fille. Il y a ces temps-ci, entre nous deux, un peu de distance étonnante. Une gène de petits enfants. Je me glisse, quand même, dans ses grands bras. Il accepte le contact.

« Merci, merci, mille fois merci. T’es toujours là pour moi. Tu m’as un peu sauvé la gueule sur ce coup là. »

Il me regarde en hochant la tête ironiquement.

« Toi, tu seras ma chieuse éternelle. »

Nous nous enlaçons de nouveau tendrement. Dans nos odeurs de par cœur.

Sur la route qui longe le jardin, une voiture de flics passe, presque au ralenti. Nous leur faisons tous un large signe de la main.

« Salut ! »

Hector ne se retient pas de leur faire remarquer :

« Il y a du soleil, n’est ce pas, messieurs ? Hé, heureusement qu’on a le droit de se réunir dans les jardins, sans risquer le zèle répressif ! »

Les flics font vrombir leur moteur en nous disant :

« Bonne journée, m’ssieurs-dames, mais pas trop de bruit. »

La voiture des flics se barre. Dans notre dos, nous avons, tous, tendu notre doigt bien haut. Celui du milieu. Je crois que même les enfants s’y sont mis.

La Chrysler de la femme parfaite freine devant le portail.

« J’ai amené du jus de fruit bio pour les enfants. Je me suis dis que ça serait parfait par cette chaleur. »

Emma me file un coup de coude :

« Hé dis, c’est elle la femme parfaite ? »

J’opine du chef. Elle se marre comme une baleine.

C’est à cet instant précis que les pas de Moëlo bruissent sur les graviers du chemin qui traverse le jardin. Je me retourne. Je le regarde. Je lui souris. Nous nous embrassons des yeux. Mon cœur se réchauffe soudain.

Tout s’arrête dans ma tête.

Je crois bien que j’ai des présentations à faire.

Voilà, c’est mon festin.

Mon festin de Reine.

Chronique de déconfinement 15 :

Salut à toi, COVID

Salut à toi, ô Covid !

Salut à toi le corona !

Salut à toi, sacré virus !

Salut à toi, le grand tracas !

Ouech bro ! J’t’en tape 5 ! Pompomtchak !

Je t’écris cette petite bafouille, cette dernière lettre, toi qui m’as fait me mettre à mon ordinateur, 40 jours durant.

Toi, qui m’as remis dans mon labeur d’auteure.

Toi qui m’as perdu de temps en temps.

Toi qui as fait résonner en moi mille colères et une certaine philosophie de lucifer.

Toi qui m’as interrogé, labouré, lessivé, tourneboulé.

Toi qui as fait de mon esprit, des embruns, des troubles, des noyades.

Toi qui as fait naître quelques unes de mes larmes et beaucoup de mes incompréhensions.

Toi qui m’as fait toucher du doigt la déprime, la détestation, la perte de sens, la rage.

Toi qui m’as fait ressentir la réelle signification du mot « sidération » puis du mot « résilience ».

Toi qui m’as fait sombrer, qui m’a rendu excessive et parfois clairvoyante.

Toi qui m’as fait changer de grilles de lecture sur le don et la manière de partager.

Toi qui m’as fait comprendre ce que voulait dire aimer.

Toi qui m’as rajouté des contraintes avec lesquelles j’ai dû et je devrai jouer.

Je t’écris.

Alors mon petit vicieux, mon inconnu, mon lointain, mon prince sombre, mon gros connard, tu as voulu faire vaciller ma lumière ?

Tu as voulu éteindre le soleil qui me fait rayonner ?

Tu m’as mise au chômage forcé.

Tu m’as fait douter de tout et parfois même de ma capacité à analyser.

Pour tout ça, tu mérites bien ces quelques mots. Avant de refermer le chapitre.

Oui, je t’écris.

Mais d’ailleurs, qui es-tu ? Et qui seras-tu ?

Je dirais, si je savais te décrire, que tu es le résultat de la connerie humaine.

Le résultat de notre impunité à vouloir dominer le vivant.

Tu es né, peut-être d’une fuite de laboratoire ou de la consommation d’animaux sauvages… Peu importe !

Peu importe, où tu es né, ce qui est important c’est ce que tu nous prouves, ce que tu nous donnes à voir et réfléchir.

Tu nous prouves qu’à trop jouer aux apprentis sorciers, on s’est fait dépasser par nos créations, par notre technologie, par nos rapports systémiques et par notre mobilité aliénante et absconde.

Tu nous prouves que notre goût pour la rentabilité a de graves limites.

Qu’à force de vouloir faire de l’essentiel –et par essentiel, je pointe : la santé, l’éducation, la culture- une machine à faire du fric, l’humanité se vautre tout simplement et méchamment dans le gouffre de ses abominations narcissiques.

Nous faisons des pas de ballerines sur une boule de pus.

Oui, méchante particule, tu nous démontres par A+B que la planète est à l’agonie.

Le permafrost fond ?

Il y a 6 mois, tout le monde s’en battait les steaks.

Aujourd’hui, nous tremblons un peu à l’idée qu’en fondant, ce dernier, libère des tas de virus que nos corps pollués et hygiénistes ne savent plus ou pas gérer.

Oui, COVID, tu as plein de copains qui veulent bien prendre le relais, n’est-ce-pas ?

Tu es un colis piégé nous explosant à la gueule. Nous montrant que la chaîne du vivant, tant rompue et décimée par nos inepties, ne peut plus nous servir de barrière immunitaire.

Les virus passent du coq à l’âne et du pangolin à l’homme.

Et ce n’est pas une mauvaise blague.

Tu nous secoues sous le pif, la dure réalité de nos gouvernances.

Ainsi -nous en doutions, mais là, c’est flagrant- nous sommes gouvernés par des mauvais communicants, par des rois en tutus et chapeaux pointus, ne sachant penser le monde qu’avec l’algorithme binaire « gagnant/perdant ».

Et en plus, dans leur jeu, le gagnant doit gagner de plus en plus d’argent.

Les politiciens sont donc au service des lobbys, devenus seuls décideurs. Ils se plient en courbettes devant les actionnaires, risquant à chaque instant un lumbago tragi-comique et putassier.

Oui COVID, je le savais, mais là, c’est franchement clair : la seule colonne vertébrale que l’on veut me ficher dans le cul pour que je tienne droite, est celle de l’éternelle croissance économique.

Tu nous prouves que les traders et la bourse sont immortels.

Ces hyènes à l’ironie morbide, s’en sortent toujours à coup d’achats et de ventes, se délectant férocement du penchant de l’humain pour l’oubli.

Nous n’avons guère de mémoire. C’est désolant. Mais sache, COVID, qu’effectivement, nous t’aurons bientôt oublié et tout repartira comme en 40.

Le fossé entre pauvres et riches sera de plus en plus marqué, après ou avec toi. Car d’ailleurs t’en iras-tu ?

Es-tu un nouveau saisonnier, auquel il faudra s’habituer ?

Un de ces virus qui revient, une fois l’été envolé ?

Faudra-t-on que l’on vive définitivement avec toi ?

Faut-il se résigner à porter des masques et à tenir des distances de sécurité ?

Toutes ces règles d’urgence sanitaire, deviendront-elles des normes banales?

Hé COVID! A cause de toi, pôv’ tache, nos enfants deviendront-ils des toqués du lavage de mains ? Des décapeurs d’empreintes digitales? Des amoureux sous visières? Des empêchés du toucher ?

Oui, oui, flatte toi, tu as démontré bien des choses.

Premièrement : nous sommes plus que jamais mortels et la vie a un vrai goût d’absolu.

Deuxièmement : les petits bonheurs se savourent et il faut être intelligent pour ne pas sombrer.

Troisièmement : Nous pouvons facilement être mouton, être autruche, être docile... J’en transpire encore un peu, d'angoisse sourde.

Quatrièmement : Il existe une gestion dictatoriale qui consiste à nous perdre dans le flou et dans les informations contradictoires afin de nous empêcher de maîtriser.

Aujourd’hui, en ce début juin, COVID, tu restes une masse informe et visqueuse laissant sur ton passage, l’accroissement des inégalités, l’augmentation de la pollution plastique et une énorme grimace immonde symbolisant la stupidité de notre système ultra libéral.

Car, non, le monde –avec un grand M- n’a pas tellement changé et n’est pas plus solidaire qu’avant.

On assassine encore des noirs sur les trottoirs, l’antisémitisme n’a pas reculé et l’humanité à perdu la tendresse virile de Piccoli, l’impertinence noble de Bedos, la musique solaire de Manu Dibango et les mots bleus de Christophe.

Il fait toujours 30 degrés en Sibérie, et nos mômes ne connaîtront sans doute les ours polaires que sur nos vieilles photos.

Je ne suis pas si vieille. Mais le temps m’échappe. Bon nombre de choses, que j’ai connues petite, ont déjà disparu: les parures des fleurs des champs, les coccinelles rouges, les températures clémentes du printemps.

Par contre le racisme, la finance, l’avidité, la corruption, les violences sur les femmes, les enfants perdus, la dégradation de l’écosystème, le SIDA, existent toujours.

Eux, ils persistent.

Et maintenant il y a toi. Oui toi, ô COVID .

Alors, je te promets - je te le crache même, violemment, à la tronche- je n’oublierai jamais toutes les leçons que tu es entrain de m'apprendre.

Mon cher professeur pervers, je m’en vais cultiver mon jardin, regarder pousser ma fille, embrasser mes parents, ma famille, choyer mes amis, boire du bon vin sous les toiles tendues, résister à la bêtise, continuer de créer, d’écrire, de jouer, de raconter, de faire ensemble. Je vais dorloter mes peines, cueillir mes joies et accepter d’aimer un homme qui me veut du bien.

Je te salue, COVID, mais évidemment, et tu le comprendras bien, je ne t’embrasse pas.



Chronique de déconfinement 14 :

Le bout du tunnel

Je suis au volant de mon camion, arrêtée au feu rouge. Moëlo assis près de moi, laisse traîner ses doigts sur ma cuisse. Il joue avec le tissu souple de ma robe.

Fin de journée sur la pointe Finistérienne.

Soleil brûlant digne d’un mois d'Août.

Nous avons, lui et moi, les cheveux piqués de sel marin. Nous revenons du brassage de la mer.

Nous sommes le 2 juin. Moëlo et moi, sommes deux petits êtres dans un camion, posé sur le rebord du monde. Un camion posté à un feu rouge. Le seul feu rouge du village. Ce petit village où trône ma maison.

Les deux bars de mon bled rural, ont ouvert leurs portes, comme autorisés par les nouvelles annonces, et les tables ont envahi les trottoirs.

Nous observons par les vitres ouvertes les chamailleries de la vitalité retrouvée.

« Ah, bah, ils les tiennent parfaitement les distances de sécurité ! Ca a l’air d’être bien ancré dans les mœurs, maintenant. »

J’aime le ton ironique de Moëlo.

Je tourne mon visage vers lui.

Je regarde, à travers mes lunettes de soleil, ses lourds sourcils se relever en accent circonflexe sarcastique.

Je me bidonne.

Là au pied du feu rouge, les gens se tassent les uns contre les autres.

Ils sont assis, debout, accroupis sur un bout de trottoir.

En équilibre joyeux.

En valse désirable.

Tourner les uns vers les autres.

Discutant les uns contre les autres.

Leurs pintes de bière s'entrechoquent. Leurs lèvres se trempent dans des verres multiples. Leurs mains claquent des épaules amies.

Nous pouvons nettement distinguer les belles embrassades de copains.

Il s’y dégage, dans ces gestes ordinaires, toute la chaleur de l'humanité, sous le soleil cagnard du mois de juin.

Nous y entendons le bourdonnement des amitiés devenu si bruyant, après la lourde hibernation silencieuse du COVID 19.

On peut le constater objectivement : le bouchon de champagne a sauté.

Le contact humain se libère à grands coups de sourires et de renouveau.

Nous avons presque l'impression d'entendre le vrombissement des ruches.

Le miel du partage.

Ah oui, il en coule à pleines brassées, de ce miel.

Les rires fusent ça et là.

Ca fleure bon le toucher. La sensualité banale. Les corps à corps simples et naturels.

C’est bien cela : Chasser le naturel, il revient au galop.

Tout ce beau monde a l’air de bien s'en foutre des règles sanitaires.

C’est un délice à regarder, cette prise de risque quasi instinctive, ce déni de la maladie, de la mort.

Ces gens sont des va-t-en guerre de la vie.

Moëlo remonte la main sur le haut de ma jambe, et continue :

« Ouais, là, on voit que les tenanciers ont bien mis en place la charte obligatoire soumise à l’ouverture des bars : ils ont scellé les tabourets à un mètre de distance, c’est moi qui te le dis ! Mais si, regarde, c’est juste qu’ici, le mètre est un peu plus court qu’ailleurs. Un mètre breton, vaut bien 20 centimètres parisiens à première vue. Hé, on déconne pas avec la loi, nom de dieu ! »

Je ris.

La cage thoracique du rapport humain s’est enflée à bloc. Elle respire à tout poumon l’envie de liberté. Elle ne grésille plus sous l’effet d’un virus. Elle ne suffoque pas d’un manque d’air. Elle semble avoir oublié la réalité des respirateurs. Elle a remisé les salles de réanimation dans ces hôpitaux qui paraissent aujourd’hui si loin.

Cette vision de terrasses de débit de boisson, à travers le prisme des vitres d’un camion, est comme une lueur au bout d’un tunnel.

La vie reprend ses droits.

Oui, nous sommes tous en train d’emprunter ce tunnel, les mains tendues vers la lumière.

Tous.

Je pense alors à Olive qui a repris le chemin des répétitions, là haut dans le Nord de la France. Sous visière et masquée, certes, mais ses pieds foulent de nouveau un plateau de théâtre et sa voix porte de nouveau des textes écrits par des créateurs de mots.

Livia s’est habituée à faire école sous son masque. Les élèves se sont finalement bien faits aux normes nouvelles, induites par Coco le virus. Et dans les cours d’école, les maîtres et les maîtresses ne relèvent pas toujours les rapprochements singuliers d’enfants qui jouent ensemble.

« Oh, ah bon, ils se sont touchés ? Pff, j’ai rien vu. Pas vu, pas pris, comme on dit. »

Max, dans ses montagnes alpines, est de nouveau entrain d’escalader les parois rocheuses.

Les fameux premiers de cordées, si chers au roi Macron, sont bien obligés de se parer et de se retrouver si près que leurs sueurs se touchent. Bah, oui, c’est la vie.

« Un bon moyen d’oublier ce bon vieux corona. »

Malorie et moi, nous nous sommes retrouvées dans un hangar des Monts d’Arrée pour réapprendre à rêver. Pour retrouver nos habitudes de mise en scène. Nous écrivons des bouts de textes sur une magnifique table en pierre druidique. Nous rions en élaborant nos numéros burlesques. Nous conceptualisons des nouvelles manières d’accueillir du public.

Je vais bientôt reprendre le chemin des établissements scolaires pour retrouver mes petits mômes en quête de corporalité. Pour faire circuler de nouveau la beauté des outils théâtraux dans ces groupes d’enfants en plein épanouissement de sens et de chair.

Nous ressortons tous de nos grottes intimes.

Nous ressortons tous de l’hiver subi en plein printemps.

Nous remettons tous le nez à la lumière.

Le bout du tunnel s’inonde de blancheur.

Alors, cette nuit-là, pour fêter ça, Moëlo et moi, nous avons foutu le dawa dans le fond de la couette.

Car, je l’avoue, je n’ai jamais aimé les tunnels. Ils m’oppressent.

Mais, par contre, j’aime cette jubilation libératrice, qui se déploie en moi, quand j’en vois le bout.




Chronique de déconfinement 13 :

Roucoulade à Edouardo Philippo


Oh Edouard…. Oui Edouard… Mon grand fou dalmatien… Edouard Philippe… Edouard Phiphi… Douardouar… Doudou…. Oh oui, laisse moi t’appeler Doudou…. Doudou mon graaaaaaaannnnnnd FOU.

Tu as parlé hier. Comme d’habitude je ne t’ai pas écouté, comme d’habitude j’ai attendu la liste de tes annonces relayées par Hector le voisin et la rare presse que je lis, que j’écoute… Comme d’habitude… Et là… Oh Doudou, tu m’as épatée…

Tu as mis la France en vert. Allez les verts. « Allez c’est qui les plus forts, évidemment c’est les verts ».

Tu as levé l’interdiction des 100 kilomètres.

Doudou, je vais enfin pouvoir revoir ma frangine. Embrasser ses joues douces de miel. Réapprendre mes 16 ans.

Nous allons, toutes les deux, pouvoir pouffer de nouveau comme des gamines.

Se raconter n’importe quoi.

Se faire rire du même humour complice.

S’ébrouer de notre manque.

Se rattacher aux détails.

Chanter les chansons que nous connaissons par cœur, en faisant la vaisselle.

S’enduire les ongles des pieds de ses multiples vernis.

Faire le bilan.

Rattraper les heures vides.

Eteindre Whatsapp.

Doudou, j’te prie de croire, qu’à cette annonce, le cœur de mes parents s’est allégé.

Leur envie de liberté de mouvement et leur besoin de famille se sont de nouveau gonflés comme les voiles des voiliers se saoulant de vent.

Ces mêmes voiliers que tu as de nouveau autorisé à naviguer.

Rien que pour le petit sourire malicieux et léger que mon père arborait, sur son visage, ce matin, je veux t’embrasser Doudou.

Et avec la langue, nom de dieu.

Oh, mon petit dalmatien, je veux te rouler une grosse pelle.

Te coller au mur.

Oh, oui Doudou, j’ai envie de te dire : Graou graou.

J’ai envie de te faire des cœurs avec les doigts.

Doudou, t’as pas changé d’un iota.

Tu es toujours englué dans ton système capitaliste et hiérarchisé.

Tu ne t’es pas mis en mouvement.

Cette crise n’a rien ébranlé chez toi.

Mais rien de rien.

Tu n’as pas pioché d’idée, d’action, d’envergure, dans l’élan d’intelligence collective. Dans le jaillissement créatif qui est né de cette dure période.

Tu nous prends toujours pour des jambons.

Tu ne rêves pas d’un monde meilleur.

T’es toujours con comme un ballon.

Mais tu rouvres les bars et les restos.

Ah, Doudou, qu’elle va être bonne cette première gorgée de bière pression sur une terrasse baignée de soleil.

Je l’imagine, déjà, explosant dans ma bouche assoiffée de petits bonheurs.

Et rien que pour ça, Doudou, j’en envie de t’attendre sur un lit couvert de pétales de roses, en porte jarretelle et string violet, un boa autour du cou en te susurrant : « froufrou froufrou grand fou. »

Doudou, tu autorises les gens à aller au camping.

Au camping !

A prendre des vacances.

Tu n’y vois, bien sûr, aucune valeur économique, tu penses au bien être des gens.

Mais oui, Doudou, tu es altruiste.

Tu es un vengeur masqué.

Tu fais du bien aux tongs, aux slips de plage et à l’humanité.

Et tu le fais en toute confiance, car ta cour royale de scientifiques, t’a bien expliqué que le virus circulait moins, en ce moment.

Mais enfiiiin Chéééri, t’as déjà chopé une gastro en plein mois de juillet, alors que t’es dopé à la vitamine D et que tu passes ta vie au grand air à moitié nu ?

Ah, je me mords les lèvres à la vision de toi à moitié nu.

Tu vas me rendre folle de désir.

Oh oui, je veux griffer ton entrejambe sauvagement en te nommant « mon lion ».

Je veux te léchouiller profondément le cartilage de l’oreille et te mordiller, par à-coup, le lobe, comme une chatte amoureuse.

Tu rouvres toutes les écoles. Petit génie mirifique, que tu es…

Les bambins, petits et grands, vont retrouver leurs bancs, leurs chaises, leurs cahiers d’écoliers.

Tu penses à leur nourriture intellectuelle…

Ah, non, c’est vrai, tu veux libérer les parents pour relancer l’économie de l’automobile. Mince, suis-je bête ? Je m’égare.

Mais c’est toute cette passion qui rougeoie en moi : elle me fait perdre les pédales.

Rhaaa, tu me plais, Doudou. Tu me plais grave.

Tu dis toujours un tombereau de conneries.

Tu autorises l’ouverture du puy du Fou, mais interdis encore les spectacles dans l’espace public.

C’est à n’y rien comprendre.

Ah, mais si, évidemment, ce sont des arrangements d’abus de pouvoir et de corruption ordinaire.

En fait, t’es un Bad boy…

Oh, mon sauvageon, je n’y tiens plus, je veux te manger la bouche, te mettre cul par-dessus tête.

Te faire voir la lune.

T’envoyer au septième ciel.

Te lécher le dos de bas en haut.

Te tripoter la glotte.

Tu n’as toujours pas dit un mot sur l’année blanche des intermittents.

Tu comptes, sans doute, sur le fait qu’on oubliera dans la bière, notre récession annoncée. Nous pouvons être 100 dans un jardin à bouffer des pistaches mais toujours que 10 devant un jongleur ou un poète.

Peu importe, voyons, on pourra boire de la BIERE !

Et dis, Doudou, on se retrouve à la fête de la musique ?

Je te fouetterai les fesses avec l’élastique de mon masque.

Oh Doudou, chien fou, tu me fais rêver…



Chronique de déconfinement 12 :

Les grands mots

Il est 19h sur la pointe finistérienne. J'ai les fesses entourées de mon maillot encore humidifié par mon bain de mer. Je suis assise sur les graviers typiques recouvrant les plages d’ici. L’air est encore très chaud et l’eau, vraiment bonne.

« Mais arrêtez de dire qu’elle est bonne, elle est gelée ! »

Salia, ne comprend pas cette expression, de ce coin de France.

« Aux Antilles, la mer est bonne. Elle est même chaude. Ici, c’est un bain d'azote! Je suis sûre que si j’y mets un orteil, je le perds illico. »

Salia est une amie.

C’est une femme fine, drôle, piquante et d'une extrême sensibilité, n'apparaissant que par petites touches, presque contre son gré. Une sensibilité profonde et désarmante. Comme si elle était drapée dans un peu de pudeur.

La connexion entre moi et Salia est simple, brute, heureuse, instinctive et facile.

« Je lis tes chroniques avec application. »

Sa voix est posée et sérieuse. Elle met de l’importance dans ce qu’elle dit.

« Ca fait du bien. On a l’impression d’être avec toi. On est un peu dans ta tête, dans ton cœur, dans tes colères. »

Je la remercie.

Ca fait du bien à entendre.

C'est vrai qu’en ce moment, mon seul lien avec l’acte artistique, ce sont ces chroniques.

Alors les retours de Salia me réchauffent l’âme.

« Bon, j’essaie quand même de trier les patates et de savoir quel est le vrai du faux. Tu me paumes souvent. »

C’est le but ma petite Salia. Je n’utilise que certains détails de mon quotidien. Après je brode, je narre, je découpe, je tricote, je m’amuse, je jubile. Hé, je veux toujours arriver à mes fins.

« En fait, tu fais ta thérapie. »

C’est là que j’éclate de rire. Mais voyons Salia quel est ce grand mot ? Un mot presque plus grand que nous ! Thérapie…. Non, mais franchement !

Je réponds en souriant largement

« Non, c'est un exutoire. »

« Bah, quand l’exutoire est quotidien, c’est une thérapie."

Elle fouille son sac et s’empare de son téléphone. Elle plaque sa bouche près du micro de son portable et d’une voix ironique et enlevée, demande à son appareil :

« Google, quelle est la définition de thérapie ? »

Le son métallique des paroles virtuelles, sort du téléphone. Nous donnant une définition wikipédia. On ne l’écoute que d’une oreille, avec une légère insouciance.

On se marre déjà.

On s’en fout un peu.

On se charrie.

Je lui dis amusée :

« Toi, tu n’aurais jamais dû lire Dolto. »

Elle me dégaine, à juste titre :

« Mais, n’importe quoi, ça n’a rien à voir !"

Elle n’a pas tort.

Mais, vous savez bien, je suis de mauvaise foi. Je vous l’ai déjà dit, n'est-ce-pas?

Je médite cette opinion. Opinion bien tranchée de mon amie. Fais-je par ces écrits, une thérapie ?

Non, Salia, je ne crois pas.

Et même, à bien y réfléchir, je crois simplement que je transcende mes névroses.

Ce geste fait écho. Cet acte fait boule de neige.

Je transcende mes névroses et ça m’apaise.

Je pose des mots sur un monde qui va trop vite, qui claudique, qui se noie, qui se débat.

Et ça apaise qui veut me lire et qui s’y reconnaît.

« Ah Salia, tu me fais bien rire. Pour la peine, la chronique de demain, elle sera sur toi. »

Elle me regarde, tête penchée sur le côté, moue suppliante, mains jointes -comme pour prier- et me murmure d’un ton plaintif :

« Je veux bien, ça me flatte, mais s'il te plaît... Appelle moi Gertrude ! »

Raté !





Chronique de déconfinement 11 :

Stop Covid


Ce matin j’étais tranquillement en train de nettoyer mon tiroir de cuisine.

Cet étonnant tiroir.

Mon tiroir.

Oui, vous avez raison, il s’approche, d’ailleurs, davantage d’une malle. Une malle remplie jusqu’à la gueule de capsules de bières, de bouchons de lièges et de miettes de pains. Une malle, dans laquelle il devenait presque pénible de trouver un couteau ou une fourchette. Trouver une petite cuillère était digne d’un exercice de spéléologie.

« Je voudrais manger un yaourt. »

« Attends je vais chercher ma frontale. »

Mouais, je suis comme ça. J’en suis pas fièrote. Mais dès que quelque chose peut se fermer, se bloquer, se recouvrir, je laisse la nature sauvage et le désordre reprendre ses droits.

Loin de mes yeux, je considère que le bordel peut cohabiter avec moi dans les recoins de ma baraque.

Je referme donc, souvent, les tiroirs sur leur bazar.

Le rangement de mon frigo confère à l’anarchisme.

Mon placard à vêtement est habité par un monstre informe, fait de piles de tee shirt et de jupes s’entremêlant les unes aux autres.

C’est pourquoi, en femme raisonnable, je ne ferme jamais les portes. Jamais. Never.

Tout est toujours ouvert chez moi et sans barrière de regard.

Je ne peux, ainsi, plus me cacher le fouillis, alors j’agis quotidiennement.

Rangeant par ci, par là.

Gardant mon petit chez moi respectable et accueillant.

Mais là, il fallait servir. Ce tiroir ne ressemblait vraiment plus à rien. Donc, me voilà retirant, triant, lavant. Mon oreille happée par les mots de la radio en marche.

Flash info de 11h sur France Inter. La voix familière de Laetitia Gayet emplie le salon. Laetitia Gayet est une de ses voix qui font partie de mon quotidien. Une sorte de copine qui m’informe. Une passante, qui pourrait bien s’arrêter manger un radis en début de repas et qui repart quand le flash est fini.

J’ai une relation avec cette voix. Je la reconnais entre mille. Elle fait partie de l’harmonie tranquille de ma vie.

C’est drôle, quand on y pense.

Moi, je ne sais même pas à quoi elle ressemble, cette Laetitia Gayet. Je me l’imagine. Ca me suffit. Et puis, elle, elle n’a pas la moindre idée de mon existence sur terre.

C’est ça, la magie de la radio. Ces voix sans visages qui rentrent dans nos maisons, dans nos voitures, dans notre intimité, comme de bons copains qui ne nous connaîtront jamais.

C’est à cet instant précis que j’ai eu l’impression qu’elle me lisait un livre de science fiction. J’allais plonger dans la SF les deux pieds joints!

Elle informait la France entière que l’application « stop covid » serait disponible dès ce week end et qu’elle serait téléchargeable sur nos téléphones portables.

« Stop covid ? »

C’est quoi, ce truc ?

Comme je déteste ne pas comprendre. Que j’aime saisir les tenants et les aboutissants -même si, j’avoue, parfois je me complais dans quelques approximations- je me dirige, alors, vers mon ordinateur, satisfaite de l’apparence, tout à fait clean, de mon tiroir.

Je tape dans le moteur de recherche « stop covid ».

C’est sans doute là, que débute mon AVC… Mon esprit tourneboule dans mon crâne, me laissant pantoise, démunie et, pour ne pas trop changer en ce moment, légèrement colérique.

Ainsi, oui, ainsi, le gouvernement, n’a rien trouvé de mieux que de pondre une application - à l’aide, évidemment, de toutes les « starts up new génération »- pour stopper la propagation du virus.

Mais comment, me demanderez vous ? En quoi consiste cette application ?

Je vais essayer, ici même, d’en faire une rapide, sommaire et objective description.

Prenons un inconnu que nous nommerons : Roger.

Oui, Roger.

Il n’y en a quasiment plus sur la surface de cette planète, personne ne se sentira, donc, concerné.

Comme ils disent au cinéma : Toute ressemblance, ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.

Poussé par son civisme légendaire, Roger a la merveilleuse idée de télécharger l’appli so cool 2020 dénommée « stop covid » .

D’ailleurs, rien que le nom m’amuse. Ils ont dû se tourner les méninges dans les open space pour nous lâcher un intitulé pareil. Ca a le mérite d’être clair, juvénile, à portée de n’importe qui , et, tout de même, super marketing.

Roger se balade dans la rue avec son petit téléphone « mouchard », en poche. Il croise, guette, parle, frôle, ignore, des gens, des passants, des intimes, des ennemis, des « n’importe qui ».

Tout ce beau monde a également téléchargé, sur son petit espion numérique, cette incroyable invention de notre XXIème siècle décadent.

En rentrant chez lui, malheureusement, Roger toussote, Roger grelotte, Roger a la gorge qui pique, Roger ne ressent plus sur ses papilles le goût du roquefort.

Diantre!

Roger se paie même le luxe d’avoir de la fièvre, ce bougre.

N’en jetez plus, tenez le vous pour dit, il appelle Sieur Médecin.

Bien sûr, dans l’univers des bisounours de notre cher gouvernement, Sieur Médecin est doté de test, sinon le jeu ne fonctionne pas. Des tests pour savoir, avec exactitude, si Roger est atteint du COVID 19, démon terrassant notre époque endiablée.

Pas de bol, Roger l’a.

Il va en chier pendant quelques semaines. S’isoler chez lui. Se faire servir des tisanes par son ex femme si attentionné. Dormir plus que de raison. Souffrir. Souquer. Et puis revenir à la normale.

Mais avant tout ça, il faudra qu’il rentre un petit code de Sieur Médecin dans son appli « stop covid ».

Le petit code aura pour effet d’envoyer une notification à toutes les personnes que Roger a croisées, frôlées, aimées, détestées, ignorées, les quinze jours avant l’apparition de cette petite toux.

Et des centaines de gens recevront un gentil texto leur indiquant :

« Risque d’exposition au corona virus »

Le texto qui te fait bien plaisir de bon matin !

Et alors, tous ces braves gens seront grées de rester chez eux, d’appeler un autre Sieur Toubib, qui leur prescrira un autre test. Et ainsi de suite.

Sonnez l’arlésienne, j’espère qu’ils les ont, ces invisibles tests !

J’espère qu’il n’y aura pas des listes d’attente :

« Désolé, un test ne sera disponible que dans une dizaine de jours, en attendant restez chez vous et isolez vous . »

En somme, une application de pestiférés, d’encagés, de prisonniers.

Big Brother est là.

Youhou ! Il nous fait coucou avec sa grande main digitale !

Big Brother va surveiller nos miasmes et nos rapports inter humains, pour nous ficher COVID. Pour nous rendre monstrueux .

On va finir par créer des cours des miracles, des camps, des miradors.

Le système en place, connaît déjà nos numéros de comptes, nos rencontres amoureuses, nos recherches philosophiques, nos accointances politiques et la marque de nos slip.

Maintenant ils auront loisir de nous enfermer, de nous informer des risques, de nous faire baliser, de nous tenir en joue, de nous rendre méfiants les uns des autres.

J’imagine les réflexions des contaminés, quand leurs poumons gratteront en harpe celtique et leurs fronts cuiront :

« Mais qui c’est le con, qui m’a refilé le corona ? Si je croise ce fils de pute, je lui colle mon poing dans la gueule. »

Ca ne rend pas aimable la maladie…

Bon dieu, à quoi cela sert-il de rajouter cette absurdité à ce drame cahotant ? La médecine, ne peut-elle, pas être une pierre angulaire de notre humanité ? De nos liens, de nos chaleurs ?

Non, nous souffle-t-on avec impunité.

Cette application a été créée pour supporter l’effort des soignants.

A la lecture de cette phrase apparaît un blanc sur mon encéphalogramme…

Supporter l’effort des soignants. Mais ils se fichent de notre pomme ?

Les ont-ils supporté, eux, il y a quelques mois, quand ces mêmes soignants, battaient le pavé et tiraient les sonnettes d’alarme ?

Ah, mais oui, le gouvernement a joué aux supporters, à grands coups de fumigènes et de pétards brutaux.

C’est vrai, suis-je bête … J’avais failli oublié la définition du terme supporter.

Supporter l’effort des soignants ?

Alors qu’on ose leur dire, puisque pendant la crise, ils ont produit à 4 l’effort de 6 :

« Vous voyez c’est possible…De quoi vous vous plaignez ?…Et croyez moi, on va en tirer des leçons, de votre endurance ! Nous savons de quoi vous êtes capables. Tututut, nous n’allons donc pas allonger la planche à billet, nous n’allons pas ouvrir des lits, recruter du personnel…Bah , non, voyons ! Vous savez faire avec si peu et surtout avec brio. Par contre nous allons vous offrir une p’tite médaille…Hé, hé, tout doux, seulement si vous êtes sages ! »

Je suis tombée trois fois de ma chaise.

Alors non, je le dis, je l’écris, je ne vais pas télécharger une application digne du KGB.

Je ne vais pas applaudir, à mes fenêtres, des soignants exsangues.

Ces femmes et ces hommes méritent toute ma considération, mon esprit critique, mon respect, et mon engagement politique.

Mais pas ma connerie manipulée par des puissants.

Par contre je mettrais bien ma main dans la gueule de ces politiciens en pantoufles


Chronique de déconfinement 10 :

La mutinerie des vieux


Je suis à vélo. Robe courte d’été volante autour de mes gambettes qui commencent à se teinter d’un doux bronzage. Sandalettes de cuir aux pieds. Cheveux fouillés par l’air chaud.

Je monte la dernière côte qui me fait arriver à la maison de mon amie.

Mon amie. Celle, des bacs à verre du début du confinement. Celle, qui s’invitait dans mes rendez vous clandestins de parkings de supermarchés, au moment où il fallait encore se déplacer avec une attestation dérogatoire.

Celle avec qui la vie est fluide et le rire léger.

Je la vois au bout du chemin. Elle est au milieu de la petite route qui dessert toutes les maisons du hameau où elle vit.

A côté d’elle, se dessine son homme. Silhouette haute et jambes immenses de faucheux.

Je l’aime beaucoup, également. Je l’affectionne pour la noble présence, au sein de son visage, de ses fameux yeux.

Ses yeux ont la particularité de rire tout seul.

Il y a dans ses regards, un battement savant de doute, d’ironie, de tendresse, de gourmandise et de lassitude.

Son sourire est en bandoulière et son énergie aussi souple que celle des félins.

En face d’eux, à bonne distance, se tiennent deux vieux voisins.

Deux hommes qui ont largement dépassé les soixante-dix berges.

L’un deux se tient le bras droit, appuyé sur un maigre et long bâton de bois. Il dégage dans cette attitude, la stature de ceux qui se reposent après un gros effort. Son ventre lourd pèse sur la ceinture de son pantalon. La chemise est serrée autour de cet estomac enflé. Il a une barbe grise de quelques jours et l’accent des agriculteurs locaux. Un brin chantonnant, avec des syllabes partant dans les aiguë.

D’un peu loin, je remarque déjà qu’il s’exprime avec beaucoup de véhémence.

Mes amis le regardent. Mélange de scepticisme et d’amusement.

Je m’approche. Freine et mets pied à terre. Je chope dans mon sac à dos une bouteille d’eau gazeuse. Je me repais des bulles qui éclatent dans ma gorge. Naturellement je m’installe pour écouter l’homme.

« Moi, je dis, ce fichu virus, c’est une mascarade. Tout ça, c’est un complot contre nous. Nous, les vieux ! Alors comme ça, ils nous disent à la télé, qu’on serait trop fragile pour sortir. Ils suggèrent même qu’il faudrait que l’on reste encore bien caché dans nos maisons.

Mais ça, c’est parce que Macron, il ne nous aime pas. Il n’a jamais aimé les vieux. Il veut nous voir disparaître. J’en suis sûr !»

Je l’écoute avec une malice couplée d’interrogations.

Il reprend de plus belle.

Son visage rondouillard de bon vieux est animé d’une quasi colère.

« Rigolez pas ! C’est sûr, qu’il ne nous aime pas ce charlot ! Voyez voir, ce qu’il a fait pour les retraites ? Il veut qu’on crève la gueule ouverte. J’vous jure ! Il veut faire de nous les nouveaux pauvres. Les vieux, ça a l’air de le gêner. On doit puer, p’t-être bien, ou quelque chose comme ça. »

L’autre homme répond en riant :

« On sent la mort. »

Il n’en fallait pas plus pour que le gros monsieur s’enflamme de nouveau :

« On pue peut être la mort, mais la vie on la connaît mieux que lui ! Qu’est ce qui nous veut ce jeune toutou des beaux quartiers, toujours endimanché comme un couillon ?

Et puis, s’il nous veut autant de mal, s’il ne veut plus nous voir sortir dans les rues, dans les villes, s’il veut nous cacher avec autant de force, et bien qu’il l’enferme sa Brijou !

C’est vrai, elle a quel âge, sa femme ? Hein, si ça, c’est pas une demi vieille, je veux bien que l’on me coupe les mains et par deux fois, s’il vous plaît.

Brigitte Macron, vous croyez, qu’on va lui dire de rester, sagement, bouclée devant sa télé, elle aussi ?

On est vieux, mais on est là, que ça l’emmerde ou pas. »

Mon amie est circonspecte, elle essaie de dresser un argumentaire :

« Oui, mais enfin, si ce virus est plus dangereux pour vous, c’est une façon de vous protéger. »

« Nous protéger ? Nous protéger de quoi ? Ca va oui ! Moi, je ne suis pas un fauve qu’on enferme et à qui on jette des miettes, par charité. J’ai trimé toute ma vie. J’ai bien le droit d’en profiter. »

Mon amie re essaie :

« Mais ce n’est que pour quelques mois. »

« Tu sais ce que c’est les mois, pour nous, minette ? C’est le temps qu’il nous reste pour jouir un peu de l’essentiel. Et l’essentiel, ma belle, c’est la liberté, n’est-ce-pas ? »

Je respecte totalement sa question rhétorique. Je reste, même, calme, dans un silence ému.

Je suis toujours à califourchon autour de mon vélo.

Et je regarde ce vieux affirmer avec exaltation, ce que je ressens au plus profond de moi, de mon bide, de mes entrailles.

Notre cadeau nécessaire dans cette existence, est de pouvoir sentir un tant soit peu la liberté. C’est un axiome fondamental. Et cela, à n’importe quel âge, finalement…

« La vieille carne, elle a encore le droit de se déplacer, bon dieu ! Je ne suis pas un minot, j’suis un vieux et j’ai toute ma tête, bon sang ! Alors, ouais, la vieille bidoche comme nous, elle a encore le droit de boire un coup au troquet, taper le carton. Je ne vois pas pourquoi, elle devrait être obligée de rester avec Mémé, toute la journée à éplucher des oignons ! »

On rit.

« Si on me demande de rester encore derrière mes volets, je vais devenir dingue, vous entendez ?

Et mes enfants ? Hein, mes gosses ? Pourquoi qu’ j’aurais pas le droit de les voir, hein ?

Moi j’aime bien aussi quand les p’tits mômes, ils courent dans le jardin. J’aime bien quand mon fils passe à l’improviste et quand ma grande, elle peut faire ses bornes pour passer le week-end avec ses pauvres vieux parents. Ca fait un bail qu’elle ne peut plus venir se réchauffer ici. Manger le bourguignon de sa mère. Et me raconter un peu sa vie. Même si c’est pas une phraseuse, je le reconnais.

Hé, ça commence à devenir long leurs conneries, c’est moi qui vous le dit. »

Puis, le vieux s’en va, comme ça. Sans dire « au revoir », sans signe de tête, la bouche mouvante de ses bougonneries attachantes.

L’autre homme nous salue et se carapate, lui aussi.

Mon amie ne comprend pas. Vraiment pas.

« Mais voyons, c’est pour leur bien. »

Pour leur bien, peut être, ma douce… Mais l’humain est ainsi fait.

Quand la camisole de la contrainte étouffe les derniers petits désirs, le malheur s’insinue dans les carcasses.

Subir est une épreuve.

Regarde, mon amie, regarde nos enfants. La frustration est pour eux un obstacle. La soumission à nos obligations d’adultes, une petite douleur.

Regarde, mon amie, regarde nous. Tout près l’une de l’autre. Sans aucun respect des règles sanitaires.

Regarde, mon amie, regarde le monde. Tout de traviole et incompréhensible.

Nous avons fini par nous en foutre, nous aussi, des contraintes. Juste pour gagner en bonheur. Pour se réajuster à la légèreté indispensable.

Alors, non, nous ne pouvons pas faire de demi mesures. Nous ne pouvons pas générer de l’injustice de traitement.

Ce vieux veut être libre.

Et bordel, comme je l’entends. Comme ça me chante en mon dedans.


Chronique de déconfinement 9 :

La bulle d’insouciance


Avec Moëlo, nous avons entrepris un petit périple. Quelques bornes en bagnole pour profiter de l’océan. Profiter du charme vital des rouleaux de vagues qu’affectionnent les surfeurs.

La rade a la beauté lascive des mers quasi fermées. Lisse comme un lac.

L’océan t'essore, t'enroule, te boule, te fouette, te secoue.

L'océan est un manège à sensation.

Je suis assise sur le siège passager. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Mon bras est tendu vers l’extérieur dansant, en quatre temps, avec l’air. Ma main tourne et retourne se jouant, telle une valseuse, avec le vent amplifié par la vitesse de la voiture.

Mon visage est rejeté en arrière, mes cheveux posés sur l’appui tête, mes yeux mi clos.

Dans l’autre main, calée entre mon index et mon majeur, se consume la fin d’une clope roulée. J'aspire la dernière latte.

Et écrase le mégot. Moëlo l'attrape, avec la rapidité d’un aigle, avant que je n’ose le jeter par la fenêtre.

« J’en étais sûr que tu voulais faire ça. »

Je mens comme une petite fille

« Non, non, pas du tout. »

Moëlo se fiche de ma tronche de bécassine.

« C’est ça fous toi de moi. Ah t'es vraiment pas une bobo! »

Moëlo range le mégot dans le porte-gobelet.

« Ouais, mais ils font chier, aussi, les constructeurs, à avoir enlevé les cendriers, dans les caisses. Après on s’étonne du manque de civisme des gens. On n’est pas aidé, non plus…»

Moëlo chantonne le début de l’air des dents de la mer, et claironne :

« Minute mauvaise foi. »

Ok, j’abdique en riant. Il a raison. C’est stupide de justifier un acte qui n'est pas en accord avec des principes fondamentaux.

Depuis quelques temps, je me suis rendu compte que j’ai davantage une conscience écolo que des gestes écolo.

Ca me désole un peu, mon esprit bien au chaud dans ma légendaire mauvaise foi …

Bah oui, je palabre, je questionne, je raisonne, mais au niveau des actions, je suis un peu légère...

Ah, je les admire mes copains jardiniers, composteurs, trieurs, bricoleurs, faiseurs…

Moi, soyons honnête, je me laisse un peu vivre.

Je crois bien qu’il va falloir un peu grandir...Un peu de changement.

Mettre en accord la tête et le geste, ne pourra me faire que le plus grand bien.

Même pour une vieille adolescente, comme moi…

Je laisse traîner ma main sur la cuisse de mon conducteur.

Je suis bien.

Je suis en vacances, en fait?...

Nous arrivons sur les parkings sauvages des bords d’océan.

Faits de dunes, de pierrailles et de cette herbe mi longue et extrêmement dure, caractéristique de ce paysage.

Les parkings sont pleins. Les gens sortent par tous les bouts. Des planches de surf, des chapeaux de pailles, des paniers pique nique, des maillots colorés, des serviettes jetées sur l’épaule.

On entend des bribes de conversations ça et là. Les gens parlent fort, ils se chamaillent ou rigolent. Il y a comme un fourmillement enfantin et enthousiaste.

Moëlo et moi participons à ce brouhaha d’humains se croyant de nouveau invincibles et surtout en goguette.

Nous nous installons sur la plage.

La surface de l'océan est couverte de surfeurs, plus ou moins à l’aise sur leur bout de planche. Ca tombe, ça tient, ça rit, ça crie.

Bref, ça vit.

Pas un masque à l’horizon. Que des minois libres face au soleil.

« T’imagine les traces de bronzage, sinon…. Déjà qu'on se fade un cul blanc tout l'été… »

Au niveau des surfeurs, on peut le dire, on est loin, loin, même très loin, du respect de la distance physique…

Ils défoncent tous les codes.

D’ailleurs, à bien y réfléchir, sur cette plage, brassé par les roulades d'écume, plus personne ne pense à ces nouvelles règles imposées par la pandémie.

« La deuxième vague? »

« What’s the fuck ? »

Ici, à cet instant, la deuxième vague ne signifie que ce mouvement concret de l’océan qui s’agite.

Les petites filles s'y jettent, en perdant au passage, le bas de leur maillot de bain.

Nous nous sommes, tous, autant que nous sommes, arrachés de la réalité. Nous nous sommes, tous, réfugiés dans une bulle d’insouciance.

Et ça n’a sûrement pas dû demander beaucoup d’effort à ces humains qui gravitent sur cet océan.

Moëlo est étendu sur le dos.

Je m’allonge en perpendiculaire, posant ma tête sur son ventre -qu’il a d’ailleurs fort moelleux- lui, fait glisser ses doigts sur mon front. Ses mains redressent mes mèches de cheveux mouillées et salées. On savoure nos silences. Ils sont le cadre de notre paix intime.

Nous regardons tous les deux ce jeune couple qui s’installe à côté de nous.

Enfin à côté....Façon de parler…

Comme sur toutes les plages du Finistère, les gens se postent toujours à 30 mètres les uns des autres.

Ce n’est pas la Grande Motte, non plus, ici !

Nos regards s’appuient sur leurs mouvements anodins :

Etendre la serviette.

S’asseoir dessus.

Epousseter les pieds pour y décoller le sable.

Moëlo et moi sommes -chacun dans nos têtes- en train de leur construire des histoires, des prénoms, des passions, des lassitudes.

Moëlo me demande :

« Tu crois que ça fait longtemps qu’ils sont ensemble? »

Ce que j’aime chez Moëlo, c'est cette même appétence pour la petite humanité quotidienne.

Ils doivent avoir 25/30 ans.

La fille doit être plus jeune.

Lui, a un physique de footballeur amateur mais appliqué.

Les cheveux bien rasés sur la nuque, le ventre plat et le tout petit cul rebondi calé dans un bermuda en jean.

Un corps qui reste extrêmement juvénile. Un corps nous indiquant que la vie ne l’a pas encore trop bousculé ou qu’en tout cas, il se tient loin de ses démons.

Il ne doit pas beaucoup parler

Il ne doit pas être un fortiche de la communication.

Les mots doivent vite le faire chier.

Elle, elle a l’air douce, mais pas très sûre d’elle.

Elle se photographie seule en selfie pendant que lui fume une clope sans même la regarder.

Ouais, je trouve, que ça sent la timidité, ou un bien l'indifférence.

Puis elle se rapproche de lui, pour qu’ils se photographient ensemble.

A ce moment là, il lui empoigne les seins et la pelote abondamment.

Ah non, en fait, je me suis plantée, pas si timide.

Ensuite, il regarde, de nouveau, la mer. Elle sort un gros appareil photo. Elle mitraille l’horizon. Elle se réfugie dans une action solitaire.

Ils se sourient peu.

J'ai même l'impression que le gars s'ennuie.

Il doit être là pour lui faire plaisir. Ou pour faire comme tout le monde.

Il fait beau, bah on va à la plage. J’ai l’impression qu’il n’est pas homme à apprécier la beauté naturelle qui se dégage du déchaînement des vagues.

« Non je ne pense pas que ça fasse longtemps. »

Moëlo me questionne:

« Et pourquoi tu dis ça ? »

« Ca manque de complicité tout ce bazar. »

On marque un silence. Moëlo se redresse, me regarde.

« Mais ce n’est pas si simple à trouver la complicité. »

Ah bon ?

Peut être que tu as raison Moëlo. Peut être que ce n'est pas si simple à trouver. Peut être que ça s’impose à certains partenariats et pas à d’autres.

Mais sans complicité je ne vois pas trop l’intérêt de rester collé serré.

Je ne m’étais jamais fait la réflexion en ces termes.

Après tout, oui, la complicité, c’est déjà de l’amour.

Je suis dans une bulle d’insouciance.

Je suis quasiment en vacances.

Mes pieds s’enfoncent dans le sable.


Chronique de déconfinement 8 :

Le COVID est mon psy ?

Je suis une femme de mauvaise foi.

Je le sais, je le reconnais, je l’ai toujours su.

Je ne supporte pas qu’on me prenne en défaut. Je n’admets aucune remarque, quand je sais que je suis en tort.

Pourquoi suis-je comme ça ?

Aucune idée.

Mais il est vrai que je mords avant d’avoir mal et que je possède un talent inné pour retourner les situations à ma faveur, quand je suis dans l’erreur.

Je remets toujours la faute sur l’autre.

Souvent je le fais avec tellement de malice et de subtilité, que la personne en face de moi, ne s’en rend même pas compte. Elle finit par reconnaître que l’incident diplomatique ou organisationnel, qui a lieu entre nous, est de son fait.

Si la méthode douce ne fonctionne pas, je gueule. Ca effraie un peu. Ca lasse régulièrement. Et l’autre cède pour échapper à cette tension.

Je maîtrise assez les mots pour réussir ce petit business intellectuel et malhonnête depuis un bon paquet d’années.

Oui, je le concède, je suis un peu pestouille.

Je suis une femme qui ment par omission. Je ne dis que ce qui m’arrange, avec la même frivolité que quand j’exerce ma mauvaise foi. Etant plutôt une femme bourrasque et éphémère dans les rencontres, tout cela passe habituellement assez inaperçu.

Je suis une femme qui s’arrange avec la vérité. Je suis assez outillée, intellectuellement, pour savoir qu’il n’y a pas de vérité universelle. Toutes choses, notions, anecdotes, réflexions, traversent le prisme de notre subjectivité et de nos émotions. J’utilise ce genre de théorie pour me cacher derrière mes petits arrangements avec le réel. Ainsi je peux tourner les choses à mon avantage.

Je suis une femme capricieuse. Quand je veux, j’obtiens. Quand je n’obtiens pas, je rejette la faute sur l’autre. La plupart du temps, je le fais, avec très peu d’élégance. Je suis du genre piquant, revêche et tranchant. Et quand la situation dure ainsi, je m’éclipse, comme une feuille ballottée dans le vent.

Tous ces outils irrévérencieux sont sagement rangés dans ma boîte à outils de défense. Et je les exploite le plus souvent sur les hommes.

Voilà une belle panoplie de vices qui habille mon armure.

Tout ça, c’est de la planque émotionnelle. C’est de la cachette intime. Et je dois l’avouer, c’est un peu de la trouille.

J’aime conserver ma superbe. Ne pas avoir mal. Ne pas être faible.

Il n’y a que ma mère qui sait déceler ces murs de défense.

Elle les met alors sous mon nez.

Elle ne rentre pas dans mon jeu.

Elle continue à m’exprimer mes torts.

Et après quelques minutes, la gorge nouée et les yeux secs, je suis capable de les reconnaître, rassurée par son amour inconditionnel.

Car, oui, quand l’amour et le lien ne sont pas à questionner, je peux être plus intelligente que mes défauts et sortir la tête de mon bourbier.

Par contre il ne faut jamais me le rappeler et il ne faut pas m’en parler trop longtemps.

Ca peut m’irriter.

Je suis une femme fière.

Et je reste un peu peste, tout de même.

Je suis consciente de ces tares qui m’animent et avec lesquelles je sais absolument jouer.

Ou, plutôt, je savais jouer.

En temps ordinaire je suis une puce joyeuse allant de situations en situations. De rencontres en rencontres. J’ai le charme des nomades affectives. Je ne reste jamais très longtemps, je ne m’étends pas, je ne reviens pas tout de suite et les petits accrocs se tassent.

En temps ordinaire, ma mauvaise foi peut abattre ses cartes. Mais j’ai tellement de choses à faire, que je n’ai pas le temps de m’en sentir vaseuse, pas le temps de me trouver cracra, pas le temps de ruminer tout ça.

En temps ordinaire, je croise tellement de monde. Je défonce mon énergie dans une telle boulimie d’actions, d’écritures et de challenge.

Je n’ai pas le temps de me sentir coupable –ou responsable- de mes entourloupes.

Je n’ai pas le temps d’y jauger leurs conséquences sur les personnes qui me sont chères et précieuses.

Je n’ai pas le temps de m’étendre sur la résonance de leurs ondes.

Mais en ce moment -même si je ne suis plus en suspens- je suis au ralenti.

J’ai, donc, tout loisir de remarquer mes mécanismes de défense.

Mes schémas, mes stratégies.

Tout loisir de m’attarder sur mes petites bizarreries de fragile humaine posée sur un coin du monde et amputée de son tournis.

Je m’interroge sur le poids de ces bizarreries qui parfois m’handicapent. Sur ce qu’elles me permettent d’éviter et ce qu’elles me font contourner.

Que veulent-elle me dire de mon positionnement au monde ? Au don ? Au narcissisme ? A la gestion de la douleur émotionnelle ? A la confiance en moi ? A l’estime d’autrui ?

Qu’interrogent-elle sur mon positionnement face à l’engagement ? Face à l’idée que je me peins de moi ? Face à mes qualités et mes faiblesses personnelles et professionnelles ? Face à mes conflits de loyauté ?

Que me disent-elle de ma peur de ne pas être prise au sérieux et d’être dévaluer ?

Que me racontent-elle sur ma peur de grandir ? Sur ma quête de reconnaissance ?

Wahoo, en fait le COVID, c’est un peu comme mon psychanalyste.

Putain, le truc de ouf.

Après m’avoir bien cassé les bonbons, il va sans doute m’être utile…

Non ! Hé, COVID, c’est pas du jeu !

Tu me demandes de prendre le temps de pointer ce qui me gratte, d’analyser ce qui m’échappe, de faire un bilan.

Et tu voudrais quoi ? Que je progresse avec tout ça ?

T’y crois ?

J’ai la tête en surchauffe. Merci bien, COVID ! Ah c’est malin ! Je vais gamberger sévère, maintenant, en essayant de retirer mes pelures.

Mais ouais, t’as raison, COVID, ça peut être chouette aussi, je le sens.

Ca fait partie de l’aventure.

Je comprends enfin ce que les copines disaient sur le recentrage de son « moi » et tout le tralala.

Je suis contente, en fait…

Si, si !

Là, dans mon bureau, le nez en l’air et l’âme questionnante.

Ah sacré COVID, tu as mille facettes !

Ca a dû faire cet effet à plein de gens. Moi, je suis plutôt longue à la détente, on dirait bien…

Je transpire du cerveau et des aisselles. J’ai envie d’aller à la plage avec un ou deux potes. J’ai envie de me baquer dans la flotte pour me sentir encore plus légère. Corps et tête empruntant le même cheminement passionnant.

Je prends mon maillot et mon téléphone. Mon doigt glisse sur l’écran tactile. Je cherche le nom de Moëlo.



Chronique de déconfinement 7 :

La pêche

Je suis installée sur une serviette, en parfaite rebelle, sur une grève du bout du monde.

La rade de Brest s’étend devant mes yeux, comme un tapis d’émeraude.

Que la mi mai est chaude ! Onctueusement chaude ! Surprenante langueur en ces temps tourmentés.

A côté de moi, Diane joue avec son fils. Tous deux perdus dans la grande serviette de plage. Refuge ou cabane pour les jeux ordinaires de ce petit bonhomme qui s’enroule entre les jambes de sa mère en pouffant de rire. Eructant sa joie primaire. Sa joie de gosse. Profitant de la douceur des jambes d’une Diane attendrie.

Les autres enfants, dont la mienne, papillonnent de rochers en rochers. Cabris fringants. Pirates amateurs.

Ils sont tous parfaitement nus. Ils ont juste mis sur leurs pieds fragiles, leurs grôles de printemps.

Car ici, sur ce morceau de Bretagne, il faut faire attention aux cailloux, aux coquilles d’huîtres, aux patelles.

Ennemis tranchants, qui s’enfoncent entre les orteils sans crier gare, déchirant la peau, laissant des cicatrices d’été dans les chairs si fraîches et si blanches de nos marmots assoiffés d’aventures.

Ils sont, d’ailleurs, affairés à milles recherches, dégageant ça et là leur trésor organique, leurs gorgées de sable épais et gris.

Diane et moi, nous les guettons, par ci, par là, derrière nos lunettes de soleil.

C’est alors que Simon débarque, à la main une longue canne à pêche, et au visage, un sourire radieux.

« C’est l’heure de la pêche, les filles. »

Simon est inondé par son bonheur. Il se tient debout près de nos serviettes, bombe le torse et flaire l’air marin.

C’est la première fois que je le vois en pêcheur du dimanche. Il semble tellement heureux. Je le taquine à ma manière.

« Hé beau gosse, tu nous envoies du rêve ! »

Il dodeline du chef, complice de mon ton moqueur.

Diane continue dans la même veine :

« Tu n’as pas intérêt à revenir bredouille. Les enfants comptent sur toi pour avoir une assiette pleine, ce soir ! »

Simon s’enfonce dans notre brèche sarcastique.

« Ne vous en faites pas, les femmes ! L’homme va assurer. La pêche sera miraculeuse. »

Il nous fait tout un laïus sur les dorades, les mulets, les brochets. Les habitants à écailles de ces bords de mer finistérienne.

D’après lui, le confinement a fait exploser les populations de poissons. Il paraît que la rade en regorge, depuis que l’humanité les a laissés un peu peinard, pendant le suspens temporel.

Ben oui, l’humanité forcée au ralenti, c’est alors, la faune et la flore qui reprennent le dessus.

Nous avons appris, par voie de presse, que les oiseaux nichent par milliers sur les dunes de la presqu’île de Crozon, que la couche d’ozone se porte mieux et que l’on voit l’Himalaya de bien plus loin.

Oui, les médias nous content avec plaisir, que l’homme avec un grand H a pris la mesure de son impact.

D’un autre côté, quelques informations sont légèrement glissées sous le tapis. Les agriculteurs conventionnels auraient profité de ce même confinement, pour épandre leurs pesticides encore plus près des habitations. Ils se sont octroyés le droit de se le permettre, en poussant le vice d’une explication simple : Vu que tout le monde est bien calfeutré chez soi, plus de danger pour les poumons des braves gens, plus de risque de multiplier quelques cancers ou de perturber trois ou quatre hormones.

La population est chez elle ? Et bien alors, profitons pour éjaculer à grandes giclées des produits phytosanitaires sur les champs de France.

Mais chut, il faut que cela reste un secret.

Ce genre d’inepties environnementales a dû être légion.

Car inéluctablement, l’humain ne réfléchit qu’à court terme. Avec le seau de la rentabilité bien tamponné entre les deux yeux.

Mais, dans la rade de Brest, le poisson frétille. Et Simon savoure son plaisir de partir pêcher quelques heures. Moment plus contemplatif qu’actif.

Je le reconnais bien là.

Il s’échappe de notre petit groupe constitué de deux femmes et de gamins glapissants.

Diane connaît bien ma situation. Elle m’interroge sur le sort du père de ma fille.

« Et Edgar comment le vit-il ? Lui, non plus, n’a plus de taf ? »

Comme dans beaucoup de catégorie socio culturelle, je me suis reproduite avec un homme qui pratique le même métier que le mien.

Le père de ma fille est un artiste.

L’éventualité de l’arrêt de notre activité, du moins pendant quelques mois, le panique autant que moi. Mais Edgar est un magicien de la réalité.

« Il a décidé de se lancer dans les paris sportifs. »

Oui, le père de ma fille a trouvé son salut dans les paris en ligne. Cela lui rapporte de l’argent. Il peut y gagner gros.

Et je le crois, car quand il veut, il peut. Il a le don de se démener comme un diable. Ce qui lui confère une sorte de génie.

Diane est surprise, mais amusée.

« Ouais, les paris pourquoi pas ? «

Elle reprend, les yeux plongés dans nos vagues salines scintillantes.

« Tu sais, on va tous être impacté. »

Elle le constate, elle aussi dans sa patientèle. Diane est médecin. Elle a un cœur un or. Et une vision globale de la société.

« Comme d’habitude, il n’y aura que les gros qui vont s’en sortir. Les airbus, les LVMH, les boursicoteurs, le CAC 40. Nous, les petits, on va galérer. On sera touché d’une façon ou d’une autre, par cette soudaine crise et étouffante récession. Le schéma de la pauvreté va se reproduire. »

Oui, les gros, les petits. Ceux qui s’enrichissent en permanence et ceux qui subissent. Ceux qui font la pluie et le beau temps et ceux n’ont, pour toute richesse, qu’un simple parapluie. Oui.

Simon crie :

« J’ai une prise. »

Ah oui, c’est vrai, la poiscaille de Simon ! J’avais fini par l’occulter….

Et soudain me revient ce petit air enfantin :

« Les petits poissons dans l’eau, nagent, nagent, nagent, les petits poissons dans l’eau, nagent aussi bien que les gros. »

Allez, banzaï !





Chronique de déconfinement 6 :

Le jeu du COVID


Bon on ne va pas se le cacher, elle est franchement bizarre cette période historique.

La moitié de la population va manger de la vache maigre pendant un paquet de mois.

Le monde va changer sa grille de lecture.

Et nous allons, tous, devoir entrer en résistance afin que nos liens et rapports inter-humains ne mutent pas d’une manière sidérante et affligeante.

D’après les sociologues, la bise va disparaître de nos quotidiens. Vous vous rendez compte ?

Oui, la bise ne sera qu’un vieux truc démodé puant la naphtaline, quand nous serons en 2030.

J’entends déjà les :

« La bise ? What ? Attends, meuf c’est aussi ringard qu’un baise main. »

« La bise, c’est tellement XX ème siècle. C’est « so » 2019. »

Bah mince, alors. Moi, je l’aime bien ce geste. Ce mouvement badin de nos têtes se cherchant furtivement, nous rapprochant les uns des autres, d’une manière brève mais efficace. Ce rite sociétal qui nous permet de nous ressentir, de nous juger, comme le font les animaux et ainsi de scanner l’énergie, les flux, les atomes crochus, par le simple collage de deux peaux.

C’est quand même fantastique, non ?

Je suis au cœur de ces réflexions, à l’instant T, où j’arrive chez Diane et Simon, pour partager un apéro protocolaire.

Nous nous saluons à la japonaise, inclinant nos visages vers le sol.

Mouvement qui me rappelle, avec un rapide pincement au coeur, le début d’un salut d’artiste. Ce remerciement lointain de partage humain.

Nous nous installons autour de la table, bien éloignés les uns des autres, respectueux des gestes barrières.

Nous ne faisons pas tinter nos bock de bières, nous les levons simplement devant nous, en nous jetant un « tchin » un brin moqueur, appuyé d’un beau clin d’œil quasi sonore.

A côté du salon de jardin -où nous sommes rassemblés, mais pas trop près- trône une brouette. Elle porte en son sein le résultat de l’incroyable chasse aux escargots réalisés par les enfants. Un vingtaine de gastéropodes se montant dessus, en se bavant tout ce qu’ils peuvent, sont entrain de se caresser la coquille. Se titiller les antennes.

« Définitivement, je veux me réincarner en escargot, après ce Corona Gate. »

C’est Simon qui l’exprime d’un air désabusé.

« Moi aussi, je veux continuer à baver sur vos coquilles, les filles. »

Diane et moi, on grince un rire.

« Mais bon, par civisme, je respecte les gestes barrières. Il faut les respecter, bon sang ! Quand tu vois les paquets de petits cons qui font comme si tout était pareil qu’avant. Ils ne se rendent pas compte les mecs. »

Simon s’enflamme. Je le laisse dire.

« Pour moi, c’est hyper important de faire attention. »

D’accord, d’accord Simon. Pas de soucis, à première vue, on fait comme il faut.

Et pourtant, Simon, oui pourtant, c’est à ce moment précis que la situation a commencé insidieusement à nous échapper…

Oui Simon, il faudra t’en souvenir.

C’est là que tout bascule…

Tu m’as demandé mon briquet…

Et je te l’ai filé. Innocemment.

Simon allume le bout de sa cigarette et rejette le briquet nonchalamment sur la table.

Je le récupère, pour le donner à Diane qui veut se griller une roulée.

Le briquet va tourner entre nous 3, toute la soirée.

Et tu vois Simon, personne n’a eu l’intention, ni même l’idée de le désinfecter entre chaque prise. Non. Ce briquet a volé de mains en mains. En parfait petit porteur. En toute innocence perverse.

Finalement, on aurait peut être pu se faire la bise, non ?

En se quittant nous resterons pourtant bien sérieux. Au revoir de la main, sourire ému.

C’est seulement en rentrant chez moi et en posant mon paquet de tabac sur le comptoir que je m’en suis rendue compte. Ce petit objet a été notre lien social, notre peau à peau plastifié, notre mise en danger. J’ai un peu rigolé toute seule.

Bon on ne va pas se le cacher, elle est franchement bizarre cette période historique.

En rejoignant la maison de Simon et Diane, je suis passée, en camion, devant les abris bus qui se découpent au centre du village.

Ces cahutes de bois abritant depuis la nuit des temps, ces petits chapelets d’adolescents qui s’y regroupent en n’ayant cure des cars qui s’y arrêtent.

C’est leur maison de jeunesse. Les MPT. Ils s’y rassemblent, y discutent ou s’y montrent des vidéos you tube à distance.

Je constate que les débardeurs raccourcissent en ce printemps 2020. Les filles ont le nombril à l’air et le jean stylé taille haute, baillant aux fesses comme dans les années 80.

Elles sont « dans la place. »

Mais sur leurs petits minois s’affichent des masques plus bariolés les uns que les autres. Faits de tissus africains, écossais ou indiens.

Le masque est devenu un nouvel accessoire dessing, un nouveau bijou sanitaire.

Même les maisons de mode en ont fait un marché juteux.

Le masque va se faire coquet dans les soirées entre jeunes.

Une pensée me traverse, alors : je me demande si les ados ne vont pas réussir à réinventer la « fameuse » galoche, cet intemporel du flirt. Ils trouveront sans doute une parade pour continuer les rapprochements amoureux.

Les jeunes m’inspirent pour leur avidité de contournement et leur résilience admirable.

Il faut faire avec un masque ? Non ! Ce sont eux qui font du masque, une force.

Chapeau, les jeunots.

Les plus petits, eux aussi, sont emplis d’une créativité impressionnante.

Diane, en se servant une deuxième bière demande à sa fille, penchée au dessus de la brouette d’escargots.

« A quoi tu as joué dans la cour aujourd’hui ? »

La fillette répond, tranquillement, un truc génialement hallucinant :

« On a joué au COVID »

Je crois que tous les adultes ont failli tomber de leur chaise.

« A quoi ? »

Oui, voilà, les mômes jouent au COVID sur la cour d’école.

« En quoi ça consiste ? »

Louise relève son petit corps, se redresse comme une impératrice, gonfle son petit torse, monte son petit menton vers le ciel et avec un ton dogmatique et princier, nous explique :

« Et bien, il y a un qui a le COVID et les autres, ben, ils doivent l’attraper, mais sans se toucher, hein !. »

Diane regarde sa fille avec une grande perplexité.

« Mais comment vous savez que vous l’avez attrapé ? »

« Bah, c’est au premier qui tousse. »

On rit. Les enfants ne jouent plus au « loup touche touche », mais au « COVID tousse tousse. » Quelle époque…

Bon, on ne va pas se le cache , elle est franchement bizarre cette période historique.

Je vais, sans doute, comme à mes 16 ans, ramasser des fraises et des tomates, cet été. Comme à mes 18, reprendre ma panoplie de caissière cet automne. Et à l’hiver, comme à mes 20 ans, je vais devoir sérieusement me demander ce que je veux foutre du restant de mes jours. Retrouver du sens, des chemins, des ouvertures, des ambitions, des champs de possibles….Jolies petites fleurs que sont les possibles….Découpant leurs pétales multiples et colorés dans les cieux de mes réflexions, de mes rêves.

En fait il me rajeunit ce COVID …

Bon on ne va pas se le cacher, elle est franchement bizarre cette période historique.

La seule chose que j’ai trouvé à faire, durant ces mois des plus pénibles pour les créateurs, c’est d’écrire ces chroniques. D’utiliser mon quotidien et mon entourage pour continuer mon geste artistique.

Mais les copains commencent, sérieusement, à ouvrir le bureau des réclamations.

« Attends, c’est moi Livia ? Pourquoi tu m’as donné ce prénom ? Ca ne me va pas du tout. »

« Emma…Donc Emma c’est moi ? Ben dis donc, t’y vas pas de main morte. Ce n’est pas que je ne l’aime pas cette Emma, mais franchement, je suis bien plus futée qu’elle ! »

« C’est moi Moëlo ? Je te signale que je ne suis jamais arrivé à l’improviste. »

« François ? Le dépressif névrosé ? Non ? Tu ne vois pas comme ça, quand même ?! »

« Donc, je suis un con… ? »

Oui, oui, je sais, les amis….

Je vous utilise, je vous dépixélise, je vous manipule, je vous croque, je vous change, je vous taquine, je vous trompe, je vous marionnettise.

Vous m’en voyez désolée.

Mais j’en retire tellement de bonheur. Ne m’enlevez pas mon jouet. Et puis, c’est pour la bonne cause.

Je vous aime, comme vous êtes. Je vous aime pour vos silhouettes qui donnent vie à mes personnages, habitant mes écrits. Vous êtes mon oxygène, mon air du temps, mon échappatoire d’écrivaine.

Vous êtes mes pierres précieuses.

Si, si, je vous assure, sans vous, je n’aurais plus la force de faire.

Alors mes chers faiseurs de mots, continuez de vivre autour et avec moi. Je vous livre cette fin de texte, pour vous rendre hommage.

Hé, pas simple de graviter en orbite près d’une auteure en perte de sens.

Respirez, vous m’inspirez…

Bon on ne va pas se le cacher, elle est franchement bizarre cette période historique.

Mais, dans un sens, elle me semble aussi être un terreau d’amour, de nouveautés et de richesses. C’est l’un des plus grand virage de mon existence. Fertile en introspection et en quête.

Je cherche mon graal et vous êtes autour de ma table ronde.

Je continuerai à vous filer mes briquets.

Je vous fais la bise, preux chevaliers.

La plus puissante et vibrante bise que je puisse me permettre de faire.




Chronique de déconfinement 5 :

La plage


Le week-end est chaud sur notre bout du monde. 2 Jours secs, brillants, solaires. 2 jours qui nous redonnent le goût de l’été et du partage.

Un week-end qui fleure bon, l’amour estival, l'insouciance et le nez rougi face à l’astre éternel.

Je ne suis pas au meilleure de ma forme, quand Moëlo débarque, l’après midi du samedi.

Je suis même au bord de mon gouffre qui me fait fumer clope sur clope et biberonner du café comme un Balzac en perte d’inspiration.

Moëlo passe à l’improviste. Il débarque sur la terrasse de ma petite maison, juste parce qu’il a senti sans même les voir, les larmes qui perlaient sur le coin de mon âme. Il a senti les pleurs aux bords de mes yeux, suants de mes quelques paroles lasses, lâchées au téléphone.

J’essayais pourtant de la cacher, cette peine. Comme un secret lourd et inconfortable. Un mystère de femme qui se croit forte, mais qui s’effondre sous la force du vent.

Château de carte qui s’envole sous le geste rapide des mioches inconséquents.

Terrassée par le brassage inouïe du tambour de la machine à laver du vide.

Moëlo est arrivé, à l'heure du zénith, avec un panier en osier au bout du bras. Un pack de bière. Il sait que j'aime ça. Un bout de cochonnaille et un morceau de fromage.

« Tu as du pain ? »

Nous n’avons pas besoin de nous dire bonjour avec Moëlo. Les évidences sont là. Il me parle comme s’il m’avait quitté la veille et ça me réchauffe.

Je le connais depuis si longtemps. Depuis que la vie m’a faite femme. Depuis que l'existence m'a appris le don du charme.

Moëlo est rentré dans ma vie comme un chat qui se prélasse entre les jambes. Tellement présent, tellement doux et tellement tranquille.

« Allez ma petite...Allez ma belle, mange un peu de fromage, bois une bière. On va rigoler. Puis après, je t’amène à la plage. »

A la plage ? Mais enfin Moëlo, tu connais les interdictions, les pressions du monde sous COVID.

Nous n’avons plus le droit de nous attarder, plus le droit de nous asseoir sur ces rebords rocailleux du monde. Plus le droit d’étendre une serviette, de profiter de la chaleur du souffle iodé. Plus le droit de prendre le temps d’écouter le vent qui chante sa mélopée dans nos oreilles.

« On s’en fout. On va se baigner, un point c'est tout ! »

Merde, je ne trouve plus mon maillot.

Ce n’est pas grave, il m’entraîne.

Il sent bien qu’il me faut redevenir sirène, poisson, foetus se berçant dans l’infini liquide amniotique.

« Tu te foutras en culotte, peu importe. »

C’est vrai après tout. Il a raison. Peu importe.

Arrivée à la plage, je me désape. Lui aussi.

Il n'y a bien que deux barges, comme nous, deux fêlés du caisson, deux prismes à lumières, pour taquiner la fraîcheur de la mer de mai.

On s’y glisse. Ma culotte se mouille de cet océan fermé, de cette rade en éclosion de diamant. Il plonge avant moi. Je vois son large corps épouser la légèreté de l’eau. Je m'y enfonce alors. Elle est gelée, mais vivifiante. Je fais quelques brasses, secouée par un rire de petite fille. Happée par la prise de la réalité simple.

« Alors tu te sens comment ? »

Moëlo parle en crachant l’eau marine par la bouche comme des petites fontaines.

« Je me sens bien. »

Franchement, oui. Je me sens bien. Je me sens libre. Là, dans la mer. Je me sens minuscule, vibrante, mobile. Et en plus : en petite culotte.

L’eau est glaciale et mouvante. Elle est claire et pure.

Je me lave du chagrin.

Moëlo me regarde en souriant prendre ce plaisir d’oubliée.



Chronique de déconfinement 4 :

La responsabilité pénale


Aujourd’hui, 15 mai est une journée foooorrrrrrmmmmidable.

A vrai dire, je me sens aussi bien et aussi fraîche, que si un 38 tonnes m’avait roulé dessus en marche avant, juste avant de riper sur sa marche arrière. Retardant ainsi, le moment de re-passer sur mon corps émietté, afin de m’achever.

Comme dirait ma mère :

« J’ai un poids sur l’estomac et il suffirait que quelqu’un me marche sur le pied pour que je pleure. »

Je vous avouerais même, que je n’aurais pas besoin que l’on me marche sur le pied entièrement. Un simple effleurement sur le gros orteil et je fonds en sanglot.

Je viens de découvrir le fascinant retour de boomerang de la décentralisation d’une notion : « La responsabilité pénale. »

Le gouvernement s’est bien gardé de nous expliquer la catastrophe qui allait découler de la répartition territoriale de la responsabilité pénale.

A coup d’effet de manche et de paroles creuses, le gouvernement est passé plutôt rapidement sur cette notion. Nous laissant même croire, que se détacher du jacobinisme à la française pouvait être une bonne chose. Un souffle nouveau.

La France doit retourner bosser, nous a-t-on dit.

Pas d’inquiétudes, nous sommes dans les starting bloc.

Mais. Et ce « mais » à toute son importance.

Mais, ce sont les préfets, les agences régionales de la santé, les directeurs et directrices d’établissements scolaires, les inspections académiques, les maires qui seront juges et garants de la bonne marche de ce retour.

La responsabilité pénale leur incombe.

C’est donc à eux de décider s’ils acceptent telle ou telle reprise d’activités.

Et en cadeau, ils ont reçu une jolie et mignonne épée de Damoclès. Qui se tient roide, au dessus de leur crâne transpirant de trouille légitime.

Ils portent la responsabilité pénale.

Si un cas s’avère positif, si un cluster apparaît, ils en seront pénalement responsables.

Et j’appuie fortement sur cet élément de langage, car il induit tout un conditionnement et impulse une multitude de choix et de non choix, dictés par la peur de « mal faire » et de recevoir de sacrées gifles dans la tronche.

Je ne parle même pas de leur cas de conscience.

L’organisation d’un spectacle à jauge réduite dans l’espace public ? Les maires sont responsables pénalement.

L’intervention d’un tiers dans une école ? Les directeurs sont responsables pénalement.

La ré-ouverture des plages ? Les préfets sont responsables pénalement.

Les clowns à l’hôpital ? L’agence régionale de santé aura, sans aucun doute, son mot à dire.

Alors, braves gens, vous tremblez ? Vous figez ? Vous temporisez ? Vous fuyez vos responsabilités. Vous avez peur d’enclencher une catastrophe. De vous faire dépasser par l’ouragan COVID.

Comme je vous comprends.

Et comme les gouverneurs de notre bonne chère République doivent s’en laver les mains avec un plaisir quasi orgasmique.

Evidemment quand on agite ce papier de « responsabilité pénale », les gens réfléchissent à deux fois avant de décider quoi que ce soit et surtout d’agir. Cela semble bien naturel. Devrais-je dire humain ?

Personne ne veut prendre de risque donc…. Bah, donc, on ne fait plus rien. CQFD.

Il ne faut qu’une suspicion de COVID pour que l’école referme ses portes avec grand fracas, que les spectacles -même les plus petits du monde- soient annulés, que les interventions culturelles en milieu scolaires, carcérales, associatifs soient interdites.

Et, là, je ne prêche que pour ma paroisse…

Quid, des saisonniers, des restaurateurs, des hôteliers, des vendeurs ambulants, des camelots sur les marchés, s’il faut attendre des autorisations promulguées par des personnes terrorisées par le risque qu’ils prennent.

Je suis assise sur une terrasse face à la mer. Devant moi, Emma et Jo, un couple de copains. Ils s’inquiètent de ma mine déconfite. Ils demandent gentiment que j’explique.

« A cause de tout ce marasme, je n’ai plus une once de taf. Et cela durera sûrement jusqu’à décembre 2020. »

Je fais mine de me pendre. Ils sourient avec tendresse.

Je ne peux plus mettre le pied dans une école pour exercer mon métier de médiatrice culturelle.

Je ne peux plus mettre le pied sur un bitume pour jouer mes spectacles.

Je ne peux plus mettre le pied dans une prison pour élaborer des stages d’écriture avec ces oubliés de la crise sanitaire.

Je ne peux plus mettre le pied dans un hôpital pour clowner avec les souffrants.

Je ne peux plus…

J’étouffe de ce « je ne peux plus.. »

Il m’envahit comme un cancer. Il me planque contre le mur. Il déferle sur ma vitalité. Il m’épuise comme un amant jaloux. Il me pompe comme un enfant malheureux. Il me pèse comme un âne mort sur les épaules.

Voilà, je suis peau d’âne. Mais moi, c’est tout le bestiau que je porte sur le dos. Et ouais, c’est un peu lourdingue. Et en plus, je n’ai pas le réseau de Catherine Deneuve pour espérer me relever.

« Demain, je vais sûrement devoir vivre dans une tente canadienne achetée au secours pop’, plantée dans le jardin de potes qui me lanceront leur reste de compost pour me nourrir d’épluchures. »

Emma et Jo n’ont pas ce problème. Leurs salaires tombent confortablement à la fin du mois, même en période de confinement ou de déconfinement progressif. Leur maison est belle. La vue sur mer remarquable. Et la terrasse accueillante.

Le confinement ? Ils parleraient presque de luxe... Bosser de chez soi. Ne plus avoir ces temps de transport et ces pressions d’horaires.

Tout à l’air sympa dans la tête d’Emma et Jo.

Ils penchent leur tête sur le côté et me murmure avec une extrême gentillesse

« Tu vas rebondir. »

Je crois qu’en l’espace de 3 jours, j’ai dû entendre 53 fois cette phrase. Toujours dit avec cette chaude bienveillance.

Mais là, non, j’en peux plus. J’en peux plus de ne plus pouvoir.

« Dite, j’ai la gueule d’une balle de tennis ? Franchement ? Répondez ! Merde, je ne suis pas une petite sphère jaune et guillerette, prête à taper la terre battue, pour s’envoler dans les airs, prendre de la vitesse, pour passer de raquette en raquette.

Je suis une femme vidée de son sens. Mon métier ne me fait pas seulement bouffer. Il me fait vibrer, il me fait avancer, il me fait vivre, dans tout ce que le mot « vivre » peut définir.

Non franchement, je ne me sens pas très bondissante.

Je dirais plutôt que je suis une crêpe -assez bien réalisée au demeurant- mais, quand même, une crêpe. Je viens de tomber sur le sol après un mauvais coup de poignet, et je m’étale dans la crasse, en soupirant :

« Mangez moi, faut que ça finisse »

Oui, je suis bien calée dans ma mouise nauséabonde, les deux pieds dans le pétrin. Comme la moitié de la population active.

« Et les potos, on n’a qu’à faire un gros paquet de toute cette merde qui nous colle aux baskets. Après tout, la merde c’est chaud, n’est-ce pas ? Ca nous couvrira pour l’hiver. »

Emma et Jo sourient de mes excès de langage. Mais je sens leur œil triste. Ils savent que je n’ai pas tout à fait tort.

Et Jo me dit

« Allez en septembre, tu feras les vendanges. Ca te ramènera un peu de fric et puis tu aimes le vin, non ? »

Jo, par pitié, retire tes chaussons de mon pied, je vais pleurer.


Chronique de déconfinement 3 :

L’instable traversée


Après avoir largement discuté sur l’hypothétique retour de notre fille à l’école, nous avons eu la sensation, son père et moi, qu'une rentrée post confinement, même cahin-caha, pouvait être bénéfique à notre petit bout, qui commençait sévèrement à trouver le temps long.

« Mais, je finis par m'ennuyer, moi »

Phrase, devenue son gimmick depuis quelques jours.

Alors même, si nous supputions que les conditions sanitaires drastiques allaient donner lieu à des situations ubuesques. Même si nous imaginions, clairement, les instit,’ au bord de la dépression, appuyés contre le portail de l’école, la tête en vrac et la main moite, nous glissant, au moment de nous rendre nos mômes, des phrases plus absurdes les unes que les autres :

« Pourquoi votre fille a des bandages aux mains ? Bah, vous comprenez, madame, au bout du vingtième lavage en une seule matinée, la peau commence à se détacher de la chair. C’est un phénomène normal et courant, vous savez. Ah bah, ça décape bien le gel hydro alcoolique, mais ça aseptise aussi, alors il faut choisir. »

« Le sang sur son visage ? Oh oui, c’est peu de choses. Un petit accident… Elle est tombée dans la cour. Puis, comme, vous le savez, dans la situation actuelle, nous n’avons plus le droit de les toucher, on lui a donc demandé de ramper jusqu’à l'armoire à pharmacie. Et elle s'est soignée toute seule. Comme une grande ! C’est chouette, hein ? Bon, elle n’a pas réussi à tout nettoyer nickel, nickel, et elle a des trous aux coudes…Mais soyez certains, elle est prête pour le commando. Sacrée filoute, va ! »

« La pomme de terre dans les cheveux ? Ah, c'est un reste de pique nique de ce midi. On lui a pourtant dit de bien secouer la tête pour la faire tomber, mais elle ne nous entendait pas derrière nos visières en plexi. Et puis, paraît-il, l’amidon, c’est très bon pour le cuir chevelu. Une future coiffeuse, cette enfant. »

« Faudra surveiller son transit. Elle a mangé un légo. Le temps que je mette mes gants pour lui sortir de la bouche…Pffff, elle l'avait gobé. C’est une vorace ! Mais, ouf, c’était le sien ! Bah oui, depuis le corona, chacun a sa petite boîte de jeu individuelle. J’ai donc dispatché la boîte de lego entre tous les élèves. Ils en ont 1 chacun. Du coup, votre fille n’en aura pas pendant quelques jours...Le temps que la nature fasse son travail…»

« Elle a pris un blâme. Elle a osé initier un « épervier-passez » pendant la récréation du matin. C'est une rebelle. »

« Oui, je me suis aperçu, également, que depuis deux jours elle embrasse les murs…Sûrement pour juguler sa frustration du toucher. Enfin, j’dis ça, j’dis rien, je ne suis pas psychologue, non plus. Faut pas déconner…»

« Elle est torse nu….Depuis la pause de 10h…Ne vous inquiétez pas madame, il ne fait pas si froid…C’est parce qu’elle a confondu « tousser » et « moucher » dans son coude… »

« Si moi, en tant qu’institutrice, je vais bien? Je vais trrrrrrèèèèèssss bien. Aussi bien que si j'avais ingéré des champignons hallucinogènes, contre mon gré et que je naviguais en plein bad trip démentiel. Je suis coincée dans une quatrième dimension. Dans laquelle, je vois des bouches et des mains me poursuivre avec férocité, des langues pendantes et bavantes me tournant autour, pendant que je crie hystériquement en boucle: « Pas toucher, Pas toucher ». En me tapant le crâne contre le tableau comme si j’étais atteinte du syndrome Gilles de la Tourette. Ah, il n’y a pas à dire…Quel beau métier, que le mien. »

Donc, même si nous avions envisagé toutes ces petites remarques, énoncées à la fin de la journée, par une maîtresse en perte de repère, le cheveux devenu gras et rare, l’œil fou et le sourcil tressautant, nous nous étions dit que pour le bien-être mental et social de notre enfant, cela pouvait être positif.

Reprendre contact avec sa classe.

« Non, ma chérie, il n’y a pas eu un tremblement de terre. Ton école est toujours au milieu du bourg. »

Revoir des enfants de son âge.

« Tu vois, ma puce, les enfants n’ont pas tous disparus dans un grand trou de boue, reliant la surface terrestre, aux entrailles de l’enfer. »

Engranger des connaissances par le biais d’une personne dont c’est le métier.

Et ainsi éviter les crises, se multipliant de plus en plus, pendant le temps de « l’école à la maison ». Jusqu’à ce que j’arrive à ne plus me reconnaître, quand hirsute, rouge et au bord de l’apoplexie, je me mets à hurler :

« Mais bordel, après mardi, il y a MERCREDI. Faut pas être sortie de Saint Cyr pour maîtriser les jours de la semaine. Allez, on reprend la comptine : Lundi, Mardi, …Mmm, Mer, Mercr….Punaise, mais qui m’a fabriqué une empotée pareille ???

Ah oui, merde, c’est moi… »

Jouer avec ses compères, pour éviter de confondre son père, avec son frère.

Bref pour toutes ces choses là, l’école nous paraissait adaptée afin de regagner une paix et une harmonie.

L’école : c’est leur monde à eux. Leur monde de gamins. Leur terrain de jeu. Leur planisphère d’émotion, de règles, de frustration.

Un univers que parfois je moque, je critique, je combats, je tempête. Mais un univers, quand même, qui permet à ma fille d’avoir une vie sans moi, l’espace de quelques heures.

Et qui me permet à moi, d’avoir une vie sans elle, l’espace de quelques heures. La phrase se retourne. Elle a un pouvoir vital et équilibrant, dans les deux sens.

Cela fait huit semaines que je dois trouver des fenêtres temporelles pour écrire, travailler, « visioconférencer ». Huit semaines que je me force à être d’une efficacité brutale dans mon travail, dans mes recherches, dans mes comptes rendus, dans mes réflexions.

Prenant deux heures par ci, une demi heure par là, entrecoupée de :

« J’ai fait caca, tu peux m’essuyer !!»

« Regarde, regarde j’ai créé une peinture. »

« Tu joues avec moi »

« Le dessin animé, il est terminé. »

« Dis, dis, je peux aller voir le voisin. »

« J’ai FAIM. »

Huit semaines, à courir, jongler, culpabiliser, baliser, rire, et finir par se dire :

« Il faut que l’école reprenne sinon notre relation va quelque peu se détériorer….Quoi, tu pleures ? Bah tu pisseras moins ! »

Une légère fatigue maternelle…

Alors hier, nous avons de nouveau remis les rituels, en place. La douche, le repas, le temps de jeu, le coucher à l’heure,

« Pipi, les dents, au lit »

Et ce ne fut pas simple. Il y eut des cris, des larmes, des rancunes, des incompréhensions, des injonctions :

« Mais je VEUX mon dessin animé ! »

Et bien, non, pas ce soir. Se coucher tôt. Bercer l’enfant. Parler de la maîtresse, de la classe. Faire vibrer l’envie.

Ce matin, il a fallu la tirer du lit au chausse-pied, la persuader de manger son petit déjeuner, se fâcher un peu pour qu’elle s’habille.

Mais quand tout fut fait. Le ciré passé sur ses épaules, au seuil de la maison, plus question de traîner. Il ne fallait pas être en retard à l’école.

Dans le camion, joyeusement, elle chantonnait sur le chemin habituel et réconfortant.

Arrivée sur le parking. Quelques voitures, quelques parents, une poignée d’enfants. Un jour de rentrée étonnante.

« Regarde il y a Lilou et Augustin. »

J’ai vu les yeux de ma fille, briller. Ah, j’en étais émue, heureuse, soulagée. Nous avons fait quelques pas vers le portail. Le directeur est venu à notre rencontre. Nous sourions, elle et moi béatement. Elle pour l’école, et moi pour la perspective de cette journée rien qu’à moi. Jouir d’un temps long pour développer mes raisonnements, monter des dossiers, repenser à la potentielle création, replonger sur mon livre d’enfant, éplucher les appels à projet, répondre aux mails de la fédé.

Je pense que si on nous avait filmées, on aurait pu nous voir voler au dessus du sol.

Reconnectées au monde réel, conditionnées à la reprise.

Le directeur, sourire caché sous son masque, ses beaux yeux verts braqués vers nous, se plante devant moi :

« On n’ouvre pas l’école, aujourd’hui. Il y a une suspicion de COVID. Mesure de précaution, on interdit l’accès pendant 48 heures. Et plus, si le cas s’avère positif. »

Je crois qu’on a dû entendre le bruit de mes bras tomber contre le sol.

Devant ma mine déconfite, le gentil monsieur masqué a murmuré :

« Désolé. »

Désolé, désolé ! Mais vous savez où vous pouvez vous le mettre votre « Désolé ».

Ma fille a repris son cartable qui pendait dans mes mains. Elle a tourné les talons. Repartie vers le camion, la tête baissée.

Et les poches de son ciré pleines de sa lourde déception.

J’ai lâche un : « Putain, bordel »….Pas du tout constructif, mais libérateur.

Je suis remontée, moi aussi dans le camion. Lancé des textos aux copines. Toutes soulagées. « Les petits vont à l’école. Tout se passe bien. »

Oh, non…Ca ne pouvait tomber que sur nous.

Une fausse rentrée avortée.

Et cette prise de conscience que le « monde d’après » sera d’une instabilité cruelle. Les rituels rassurants des mômes seront tabassés par la réalité. Ca ne sera plus « oui-non » mais « peut-être ».

Mon enfant encore immature pour accéder à la force de l’adaptation, va se faire chavirer par ces tsunamis d’imprécisions quotidiennes.

Et nous en avons eu la criante démonstration, dès le premier jour de son retour à la vie quasi ordinaire.

Faut que j’achète mon horoscope. J’ai un karma de merde, ou quoi ?



Chronique de déconfinement 2 :

Les monts d’Arrée


Malorie, ma pote comédienne, m’a donc accueillie hier dans sa maison des monts d'Arrée.

Il y a dans ce territoire de hêtres, de chênes et d’ajoncs, un mystère hors temps qui sied parfaitement à une sortie progressive de confinement.

Là bas, on peut se sentir avec l’autre, mais quand même, un peu hors du monde.

Là-bas, les chevaux hennissent au loin, les chiens se baladent entre les jambes, les chats grimpent ça et là sur les rebords des murs de pierres grises et épaisses. Il y a une beauté brutale. Un silence bruyant de la nature. Une harmonie onctueuse. Un parfum de légende.

Malorie me voit. Son sourire se dessine. Elle est sur le seuil de la porte. Ses yeux lutins s’allument. Elle vient à ma rencontre. Elle approche de moi son corps noueux et mince, sa mâchoire de tigresse et ses doigts d’herboriste.

Elle passe sa main sur mon dos

« On se fait la bise ? »

Au point où on est, je ne vois pas de mal à ça. Elle rigole joliment.

« Ah enfin une autre peau, que celle de mon mec. Une autre odeur. Un autre magnétisme. Merci, franchement, c'est un beau cadeau de déconfinement. »

Nos bises deviennent des cadeaux, comme on ramènerait des fleurs ou une bouteille de vin. Un bisou claqué sur un visage, voilà l’annonce d’une bonne soirée en perspective.

Notre lien social s’est renoué, d'un coup d'un seul. Il s'est réparé à la vitesse de la lumière. Il s’est recousu au son d'un "smack".

« Dis donc, t'as des cheveux blancs ? »

Sympa, Marlorie. Le lien social est bien remis en place. Il n’y a plus de doute!

Ouais c’est ce confinement, toute cette pression….Non, sans déc’, c'est vrai que les cheveux blancs commencent à s’épanouir vraiment dans ma chevelure en crinière.

« J’ai dû bouffer trop gras. »

Ou alors, comme le veut le dicton, je me fais des cheveux blancs à cause du "monde d'après". Celui qu'il faut conscientiser, comprendre, apprendre, apprivoiser.

« Oh lala, moi, je ne me fais pas autant de bile. Allez rentre »

Elle me fait pénétrer dans la longère. La pièce est belle et chaleureuse.

« Une tisane, comme d’habitude ? »

Dit-elle, en décapsulant deux bières. On trinque avec malice. Sourire complice.

Dans la maison, il y a deux adolescents. Les rejetons de son copain. Ils lèvent la tête vers moi. Bonjour de loin.

« Bah, les gestes barrières…. »

Marco, lui, « s’en carre l'oignon ». Il m’embrasse gentiment. Deux bises légères. Un flottement agréable.

Les deux garçons jouent aux jeux vidéo.

Mais, je peux vous dire, qu’ils arrêteront rapidement, au moment où, Malorie et moi, en bonnes vieilles vétéranes de la culture, nous allons nous mettre à raconter nos souvenirs croustillants de tournées.

Les « tu te souviens ? » vont fuser, pendant une partie de la soirée. Et les deux petits mecs auront les yeux gourmands, devant nos appétissantes anecdotes.

Dans les monts d'Arrée, hier soir, la lune, a entendu des fous rires.

Qu’est-ce qu'on s'est marré, à se rappeler, cette représentation dans le pays basque, qui n'avait jamais commencé à l’heure. Et ces techniciens ? nous apprenant les chants traditionnels, jusqu’à l’aube.

Le lendemain matin, je ne savais plus ce que j’avais foutu de mon sac à main, je transpirais le vin rouge et il fallait remonter le camion à Brest.

« Et ce gars au billard ? Il ne te draguait pas ? »

Peut-être bien. Je garde mes mystères.

« Et quand à Bordeaux, on a pété le camion, la misère…. Et toi qui trouves rien de mieux que d’appeler ta mère!»

Il faut avouer qu’on rigolait moins sur le coup. Mais là, dans notre débauche d’énergie carnavalesque de déconfinement, on rit à se plier.

Souvenir de cette tournée, en Belgique. Buvant, jusqu’à plus soif, la bière Karmeliet en attendant Nadia, coincée dans les grèves de train. Elle est arrivée 20 minutes avant de jouer. Qu’est ce qu'on a flippé. On a serré les fesses.

« Bien sûr Edgar faisait mine que tout allait bien, mais souviens toi, il a, quand même, vomi 3 fois de stress, dans les chiottes de la gare. »

Pour une fois que c’était pas sur mes chaussures…

Malorie conte alors, aux deux adolescents, qui n’en perdent pas une miette, le festival d’Aurillac. On y joue souvent par 40 degrés. On tracte, encolle les affiches, parade dans les rues pour appâter le spectateur, qui, lui, ne sait plus où donner de la tête.

Etre un spectacle parmi 1000, dans les rues d’une ville du Cantal, au moi d’Août, faisait partie de nos habitudes, avant le corona.

« A Libourne, la dernière nuit, on a dormi combien de temps ? »

Je ne sais plus. Mais pas bézef, pour sûr.

« C’est là, que Ludivine se frottait à tous les mecs? »

Ouais, c’est sa spécialité à Ludi de se frotter aux hommes, quand elle est ronde comme une queue de pelle. C’est pour ça qu’elle se traîne le surnom de "Ludi la frotteuse". Et ça la fait bien marrer, notre Ludi nationale.

Et toutes ces bornes, qu’on se mange en camion….

« Tu crois que ça reviendra tout ça? »

Malorie est persuadée que cela est passager.

Moi je suis à l’affût.

Les sous de la culture vont être remis ailleurs. La crise sanitaire coûte une blinde aux mairies. L’argent va sauter d'une enveloppe budgétaire à l’autre, comme des petites sauterelles graciles. Or, on sait qu’une habitude est vite prise. Qu'une règle passagère peut devenir une norme. Il ne faut pas croire que le gouvernant soit philanthropique.

Malorie n’avait absolument pas songé à tout ça, bien à l’abri dans ses montagnes noires.

« Bon, allez, on va créer un spectacle. Tu vas voir, on va revenir au premier sens de notre métier, partager du plaisir et de l’espoir. On va jouer dans les cours d’immeubles et les rues des villages. »

D’accord, de toutes façons, j’étais venue pour ça. Pour y croire encore. Elle prend son carnet, jette des idées. Moi je structure, j’amène un peu de réalité froide. Mais au fil de la soirée, ça avance. Le carnet est griffonné de partout et nos envies dansent encore en une bonne farandole bordélique. Malorie pose le crayon, passe une main sur son front et me regarde :

« Il faudrait être naïf mais percutant. »

Oui. Ou peut-être un peu cynique.

Marlorie ergote :

« Ah non le cynisme c'est élitiste. »

Ah, quel bonheur de revenir à ce genre de discussion. A ce genre d’argumentaire.

Oui, je veux bien débattre toute la nuit de la différence entre le cynisme, l’humour noir, le caustique, le corrosif, le naïf. Je veux bien me redemander ce qui est populaire, élitiste, égotique ou snobinard.

Je veux m’insurger de nouveau sur le système des aides publiques.

Je veux discuter de la différence entre les spectacles qui me touchent et ceux qui m’impactent.

Je veux me sentir de nouveau vivante.

Malorie, on navigue à vue, on ne sait pas comment on va le produire ce fichu spectacle, mais une chose est sûre, t’as réussi ton coup. Je me sens vivante.



Chronique de déconfinement 1

La Quille


Bruit de trompettes et cloches vibrantes, sonnez, tonitruez, vacarmez : nous sommes déconfinés.

Ca y est ! C’est la quille !

Ce n’est qu’une toute petite fenêtre sur la liberté, pas plus grosse qu’une meurtrière, mais cette ouverture m’apaise.

Comme dirait ma copine Adèle :

« Je me suis photographiée en faisant un doigt d’honneur à mon attestation dérogatoire. C’est très bête mais ça m’a fait le plus grand bien. »

Hier j’ai fêté « le dernier jour d’une confinée », en lapant du champagne, en compagnie du père de ma fille.

Ensuite, j’ai récupéré dans la chambre d’amis, devenue mon abri protecteur pour quelques unes de mes nuits, les 3 culottes restées à poste. J’ai chopé les deux soutiens-gorge séchant sur le tancarville. J’ai ramassé les 5 bouteilles d’eau vides qui avaient roulé sous le lit. J’ai secoué la couette pleine de miettes créées par ces petits sandwichs au fromage que je boulotte dans le pieu au creux de mes insomnies. J’ai passé l’aspirateur en chantant. J’ai remis ma brosse à dent dans la trousse de toilette. J’ai enfourné dans un sac, les tupperware de bouffe, qui ont fait les allers retours entre les deux maisons. J’ai chargé mon vélo dans le camion. J’ai décroché les dessins de mon enfant.

J’ai dit au revoir au père de ma fille, en le serrant longtemps dans mes bras.

Une embrassade d’humanité.

Je l’ai remercié chaleureusement d’avoir été là, pour moi. Partenaire parfait. Chevalier affectueux. Combattant de mes angoisses. Sauveur de solitude.

A travers la vitre fermée du camion, lui dehors et moi dedans, nous nous sommes murmurés des phrases sans sons. Nous nous sommes donné des mots chouettes à lire sur les lèvres.

Puis j’ai fait chauffer le moteur.

Et ma fille et moi nous avons décollé. Nous sommes reparties à l’assaut d’un nouveau rythme, celui de la vraie vie. Celui de la collaboration avec le virus.

Nous avons refermé, tranquillement, la parenthèse du confinement.

Temps suspendu, temps philosophé, temps subi, temps détourné.

Arrivée chez moi, il faisait chaud dans le quartier.

Quasiment naturellement, mes voisins ont fini par atterrir sur ma terrasse.

Ca a commencé avec un pied dans le jardin, pour finir les fesses assises sur les chaises de bois placées près de mon parterre de roses. Chacun est allé chercher ses restes de bières, ses morceaux de chips. Les enfants ont fait résonner leurs rires cristallins sur le carré de pelouse, se courant après, se roulant dessus.

La liberté retrouvée.

L’insouciance recouvrée.

Nous avons parlé longuement. Se chevauchant les phrases. Se coupant la parole. Comme des assoiffés.

Bien sûr, je sais pertinemment que cette liberté est illusoire. Que nous sommes baignés dans des discours politiques abscons. Que nous ne maîtrisons rien. Et c’est cela le plus dérangeant, nous mettant en porte-à-faux avec notre esprit critique et notre intelligence rudimentaire.

Oh que oui, je sais, que nous sommes toujours dans l’inconnu, dans la probabilité.

Je le ressens profondément, ce vent créé par le mouvement du mouchoir de la peur qui s’agite devant nos bouts de nez.

Et surtout comme dirait ma gynécologue, nous sommes, aujourd’hui, tous, obligés de nous en remettre à notre capacité de compression face à l’échelle du « risque ».

Oui, ma gynécologue.

Que fait-elle dans cette chronique, me direz vous ?

Et bien, par le plus grand des hasards, mon rendez-vous de contrôle gynéco, était planifié pour ce matin.

Le 11 mai 2020.

J’ai donc fêté le déconfinement, les pattes écartées, un spéculum placé dans mon intimité et le visage masqué.

Etonnante situation.

Enlever sa culotte, mais couvrir son sourire.

Ca nous a fait rire, quand même. Il le fallait bien.

J’ai fêté le déconfinement avec une femme érudite et brillante, qui m’a permis d’analyser une nouvelle notion : celle du risque. Je ne l’avais pas pensé en ces termes. J’ai été heureuse de me frotter à ce débat.

Comme elle me l’a expliqué, la notion et la gestion du risque, font partie intégrante de son métier.

Dans son activité de soignante, il lui est demandé à chaque instant de gérer les risques, non pas pour elle, mais pour les autres. Car, riche d’un savoir que nous, patients, nous ne détenons pas, pleine d’une expérience que nous autres, lambdas, nous ne connaissons pas, elle se doit de prendre des décisions cohérentes et sensées face à des cas les plus variés. Pas conséquent, elle joue avec le risque, pour, justement, diminuer les impacts néfastes de ce qui pourrait advenir.

Et là, me fait-elle remarquer, c’est une société entière qui va être confrontée à ce défi.

Savoir analyser, calculer, maîtriser la notion du risque afin de faire les choix les plus éclairés et sortir de nos bulles de confinés avec la plus grande clairvoyance.

Nous marchons dans un brouillard épais mais notre mental primaire de mammifère doit s’offrir le choix de la vigilance juste.

Et tout cela n’est pas simple.

Mais nécessaire.

Nous ne pouvons pas vivre dans une boule à neige. Bien enfermés dans un globe de verre.

Nous devons, de nouveau, nous plonger dans la grande piscine de l’extérieur.

Prendre des risques pour nous, pour nos enfants, pour nos parents, pour les gens que nous aimons, afin de continuer à vivre décemment….mais en évitant les catastrophes.

Vaste programme.

J’ai aimé débattre avec cette femme.

Elle doit avoir mon age. Les cheveux en bataille. Le cœur féministe. Le mot en moulin.

Je sais qu’elle m’aime bien.

Souvent le « vous » se transforme en « tu ».

Elle s’en excuse toujours. Mais malicieusement, nous sommes conscientes, toutes les deux, qu’on prend plaisir à glisser sur le terrain du copinage.

Je me dis qu’effectivement je vais devoir devenir alpiniste/cascadeuse au-dessus de cette montagne de peur et de cette incalculable maladie.

Ce soir, je ne vais pas regarder la petite vidéo de Pierre Emmanuel Barré. Ce comédien caustique, qui a fait du confinement son formidable puits de création. Vidéo devenue un rituel. Comme pour beaucoup de mes copains.

Ce soir je ne vais pas décapsuler 3 ou 4 bières, il est temps que je commence ce régime d’après confinement.

Ce soir, je ne vais pas traîner jusqu’à pas d’heure, car demain je vais me lever tôt, afin de travailler sur ce projet de livre pour enfant, que j’avais, consciencieusement, rangé dans la grande malle de la procrastination.

Ce soir, j’ai une réunion de travail avec une comédienne-amie pour relancer une création corona compatible afin de le proposer aux communes de nos petits territoires ruraux.

Ca y est, c’est la quille.

J’ai de nouveau envie de faire.

Je me sens de nouveau capable de créer.

Certes c’est une petite fenêtre sur la liberté, presqu’aussi grande qu’une meurtrière, mais elle m’apaise.

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